vendredi 15 mai 2009

Les images fantômes

Cette phrase de Reeves : "L’espace prend la forme de mon regard".

Depuis mon retour, et cela me semble presque soudain, l’espace new yorkais s’agite devant moi. Soudain, oui, parce que pendant que j’y étais, j’étais absorbée par ce que je voyais, ce que je cherchais. Je voulais trouver les traces des attentats. Je pensais voir, sur les immeubles autour du cratère, cratère qui n’est plus ce qu’il était, qui se tourne maintenant vers la reconstruction, vers l’imagination d’un nouvel espace. Je lis en ce moment A City in the Sky, une histoire du World Trade Center, de sa construction, de sa destruction. Et j’imagine que ce qui se passe, depuis la chute des deux tours, c’est un processus de la même nature que lorsque Rockefeller et quelques autres financiers ont entrepris, avec le Port Authority, de construire un World Trade Center. La paix par le commerce, voulait-on. Bien sûr, le World Trade Center n’a jamais rempli le mandat qu’il s’était fixé, tout simplement parce que, dit-on dans cette très intéressante biographie, il n’y avait pas assez d’importateurs et d’exportateurs de biens pour occuper ce grand complexe. Le mandat s’est déplacé, en même temps, peut-être, que nous passions d’une économie de biens à une économie de services. World Trade Center, au fond, ce n’est qu’une autre façon de parler du transfert d’argent d’une main à une autre.

Après la chute des tours, le jour même semble-t-il, le débat pour la reconstruction était lancé. Pourtant, 8 ans plus tard, en dehors de la reconstruction de l’immeuble 7, que s’est-il passé sur le site ? Et ce 7, il est en retrait. Et il n’appartient pas au même mouvement.

Bref. Je m’égare.

Depuis mon retour, donc, je vois New York, je l’entends. Et alors qu’avant, je ne parvenais pas à interpréter les images de destruction sur lesquelles je me penchais pourtant depuis des mois, à aller au-delà d’une compréhension abstraite, voici que maintenant, lorsque je vois le pont piétonnier nord aux vitres soufflées, je le reconnais. Le World Financial Tower. Le Winter Garden. Le Banker’s Trust. Les proportions, je crois, commencent à faire sens.

Peut-être n’est-il donc pas si étonnant que depuis mon retour, je regimbe à retrouver les nouvelles. Comme cette chose, lancée ici, avec des numéros, que je ne me résous pas à continuer. Je la sens bien présente, je devine qu’elle détient quelque chose de la structure du recueil. Mais voilà : elle devra dire quelque chose, placer mes personnages dans cet espace, dans ce temps, dans cette destruction. Et je ne suis pas prête. Pas encore. Je veux les laisser absorber la fraicheur de la pierre dans leurs dos, lorsqu’ils s’enlacent avant le travail. Observer la statue de la liberté, écouter les bruits du ressac dans Battery Park. 

Juste un peu. 

samedi 4 avril 2009

New York imaginaire (29 mars)

Lorsque je ferme les yeux et tente de voir New York, je suis quelque part sur Madison, et j’ai devant moi les immeubles de pierres brunes. La rue est tranquille, quelques piétons çà et là, mais on entend l’agitation de la ville, pas si loin. Une sirène se fait entendre, mais personne ne lève vraiment la tête pour savoir d’où elle vient. Elle fait partie du paysage.

Lorsque je ferme les yeux et m’imagine New York, je vois le nuage de poussière envahir les rues, et les visages blanchis s’arrêter, à bout de souffle. J’entends le silence qui recouvre le bas Manhattan, et il me semble que plus jamais nous n’entendrons les bruits courants de la vie, les cris et les sirènes, les appels et les rires.

New York, depuis le 11 septembre, existe dans mon esprit quelque part entre ces deux souvenirs qui n’en sont pas. Je n’ai jamais vu New York autrement que par le biais des romans, films et séries télévisées. Le corps blotti dans le siège bleu de l’avion, j’imagine ce que je trouverai à mon arrivée dans cette ville que je n’ai cessé d’imaginer depuis toutes ces années. Je m’approche d’elle par des détours, par une autre ville américaine, comme si je n’avais pas voulu entrer directement aux États-Unis par New York. Comme s’il m’avait d’abord fallu prendre le temps d’apprivoiser la proximité d’un lieu qui m’habite depuis un matin de septembre.

Je ne peux m’empêcher de penser aux avions. Ces mêmes avions qui, jusqu’à aujourd’hui, ne m’ont pas trop intriguée. Mais voilà que je suis en direction de la ville, à bord de l’une de ces armes utilisées si efficacement par quelques hommes. Cela teinte mon approche de la ville, de l’avion. Cela teinte comment je vois les gens autour de moi.  Comment j’entends l’enfant qui pleure derrière moi, depuis le début du vol. Que s'est-il passé à bord des avions? Non pas les faits techniques, mais l'expérience en elle-même. À partir de quel moment les passagers ont-il su que leur sort était joué? Pendant combien de temps ont-ils espéré qu'ils étaient pris dans un détournement "simple" d'avion, dont le but aurait été d'obtenir quelque chose en échange de leur libération? Devant moi, j'ai le fameux sac pour le mal de l'air. Les consignes de sécurité, en cas d'atterrissage d'urgence. Un catalogue emplit d'objets aussi inutiles qu'onéreux: une litière à chat camouflée dans un pot à plante, avec superbe plante (artificielle bien sûr) en prime. Une cage à chien qui sert aussi de table de bout, parce qu'on n'a jamais assez de table d'appoint. Je me demande qui achète ces objets à bord d'un avion. Je me demande si les personnes prises dans les avions ont regardé des catalogues du même genre, pour se distraire, pour ne pas penser à ce qui pouvait leur arriver.

Un enfant pleure derrière, depuis le début du vol, depuis le moment où son siège d'auto a été attaché au siège de l'avion. Sa voix s’obstrue parfois, parce qu’il pleure depuis trop longtemps et que son nez est bouché. Sa mère essaie de le calmer, et il tousse, allant du geignement à l’ombre d’un rire. J’ai envie de lui dire que moi aussi, parfois, j’ai peur sans raison, ou alors pour des raisons que je suis la seule à comprendre, comme le chien qui se lève soudain dans une maison tranquille, parce qu’il a entendu, à quelques kilomètres de chez lui, le bruit du tonnerre. À côté de l’enfant en pleurs, une autre enfant, une fillette de 3 ou 4 ans, sa sœur, selon toute vraisemblance. Elle, elle n’a pas entendu le tonnerre à des kilomètres à la ronde. Elle dort, bien affalée sur son siège. Elle dormira ainsi, sans bouger, dans l’abandon le plus complet, du décollage à l’atterrissage, véritable voyageuse aguerrie qui ne sursaute même pas lorsque le train d’atterrissage heurte violemment le sol.

Je voudrais être comme cette fillette à la jupe coccinelle et m’abandonner ainsi complètement aux principes physiques qui gardent l’avion dans les airs. Mais, comme l’enfant en pleurs, je sais autre chose, j’ai vu trop de films, dirait ma mère, ou trop des images du 11 septembre qui se superposent dorénavant à la réalité la plus banale d’un voyage en avion.

lundi 2 mars 2009

Mark et Mary

En verrouillant la porte de son appartement, la serrure de la poignée d'abord, puis la serrure du haut, un sourire se dessina sur son visage. Sa situation n'était pas particulièrement amusante, mais son ironie ne lui échappait pas. Mary était partie depuis 13 jours. En claquant la porte. Je ne veux plus te voir, plus t'entendre, toi et tes excuses. Elle était partie réfléchir, c'était son mot, réfléchir, comme un enfant gâté qu'on envoie dans sa chambre. Mark Garview se savait légèrement de mauvaise foi. Mary ne boudait pas. Ses raisons, son exaspération, faisaient du sens, il ne pouvait le nier. Mais elle avait presque tapé du pied, il l'avait vue, pendant une fraction de seconde son talon s'était levé, puis reposé, au prix d'un effort presque surhumain, pour ne pas paraître puérile, pour ne pas lui donner, à lui, raison de hausser les épaules.

Il y a 13 jours, sa valise et son portable à la main, Mary lui dit qu'elle l'appellerait dans deux semaines. Peut-être. Qu'il pouvait lui écrire, s'il le désirait, s'il avait quelque chose à dire, mais que pour l'instant, elle ne pouvait supporter le son de sa voix. Tu dois réfléchir. Pense à ce que tu veux. Sa voix, retenue, parce qu'elle allait crier si elle ne faisait pas attention et qu'elle s'était promis, pendant qu'elle entassait quelques vêtements dans une valise, qu'elle ne crierait pas. En silence, il avait admiré sa détermination. Il ferait un effort pour prendre le temps de mettre ses pendules à l'heure, elle n'avait pas tort. En six ans de vie commune, il n'avait accepté aucune autre évolution que la location de l'appartement. Elle voulait des enfants, peut-être acheter un appartement en ville, ou louer une maison dans les Hamptons. Mais lui, il était parfaitement satisfait comme ça, lui avait-il dit, satisfait de leur vie. Pourquoi tout gâcher en voulant aller plus loin plus vite. Parce que, bordel, parce qu'on ne peux pas rester immobiles toute notre vie! 

Si Mark sourit, ce matin de semaine, ce n'est pas parce qu'il ne peut comprendre ce que Mary veut, les raisons de son éclat, cet ultimatum déguisé en fugue. Il sait qu'elle n'a pas tort, qu'il n'a plus 20 ans. Un appartement, un enfant, ce n'est pas si difficile, quand on y pense. Et Mary... eh bien, pourquoi pas avec elle? Il ne s'imagine pas vraiment avec une autre, mais peut-être n'est-ce que paresse, pense-t-il en saluant le portier. Non, il ne sourit pas par méchanceté, mais bien parce qu'il se rend compte que son sursis achève. Que depuis 13 jours, sa vie est en suspens, et qu'il ne peut plus, maintenant, éviter l'échéance. Mary n'est pas du genre à hésiter longtemps. Elle a été plutôt patiente depuis six ans, mais ne le demeurera pas éternellement.

Ça sent la soupe chaude, murmure-t-il en passant le guichet du métro.

Les pas

J'ai cherché les traces sur les images. Dans le fouillis des papiers et de la cendre, dans le désordre des pas emmêlés et des chaussures abandonnées. J'ai voulu retrouver quelque chose. L'empreinte de ceux qui ne sont plus là. L'ombre d'un visage.

Mon œil s'est arrêté, affûté, il apprend à discerner ce qui se trouve à la périphérie, ce que la photographie ne voulait peut-être pas montrer mais qui ne lui échappe pas. Je les lis différemment maintenant. Je les reconnais. Ne m'arrête plus à ce qui se montre d'emblée, ce qui ne résiste pas au regard, ce qui me rassure parce que je sais que je vais l'y trouver. Ou plutôt, comme avec mes fantômes, je vois ce qui se trouve là, ce qui m'est offert, et j'avance encore un peu. Avec eux. 

Parce que ce qui se refuse, ce n'est jamais que ce que j'ai peur de voir. 

mercredi 11 février 2009

Les statistiques de la mort

Une prof d'écriture dramatique disait que tuer un personnage était lâche. Une façon de ne pas aller jusqu'au bout. De vouloir faire aboutir les choses plus rapidement ou brusquement, pour créer un effet, pour bousculer le spectateur. Peut-être lisait-elle nos brouillons et en avait-elle assez des éclats de jeunes à peine sortis de l'adolescence.

Chaque fois que je commence une nouvelle de ce projet, chaque fois que j'effleure un personnage, la question de sa survie se pose. Jovette n'aimerait pas. Elle me trouverait certainement lâche. Sauf qu'écrire un recueil de nouvelles sur le 11 septembre et ne "tuer" aucun personnage, ne serait-ce pas la définition même de la lâcheté? Mais alors, qui tuer? 

La question de la mort est là, dans mon atelier, elle était là avant que j'entame ce projet sur le 11 septembre. Tous les personnages d'Autour d'eux la fréquentent de près ou de loin, sauf peut-être un, pour lequel il est peut-être question davantage de mort métaphorique. Sauf que l'enjeu n'est pas le même, maintenant. Je ne peux pas tous les faire sortir indemnes des tours. Ce serait contourner une sorte de vérité, non pas parce que mes personnages ont vraiment existé, mais bien parce que j'ai choisi de les placer là, dans ce lieu, ce jour. 

Mais alors qui tuer? 

Le risque, bien sûr, c'est de sauter à pieds joints dans la mythification. De ne faire mourir que ceux qui le méritent, ou alors de les faire mourir de telle manière qu'ils "représentent" un type de victime. À la fin de la journée du 11 septembre, 3 pompiers ont hissé un drapeau américain sur les décombres. Un geste simple, qu'ils voulaient porteur d'espoir. Un drapeau "emprunté" sur un bateau qui se trouvait à proximité. Un geste simple, transformé en icône. Une photographie qui, finalement, reproduit une autre photographique iconique, celle de Iwo Jiwa. Dans les mois qui ont suivi, les trois hommes sont devenus des figures, ils ont répété le geste devant des foules dans des stades. Comme les soldats d'Iwo Jiwa. Et puis il a été décidé qu'il fallait commémorer le geste, et quoi de mieux qu'une statue. Une statue de bronze, reproduisant une photographie montrant un geste qui reproduit une photographie montrant un geste. Mise en abîme sans fin de l'imaginaire héroïque américain. Sauf que. Sauf que pour témoigner de la "réalité" du 11 septembre, il fut décidé que plutôt que de représenter les trois pompiers du 11 septembre, trois hommes blancs, la statue serait moins homogène que la réalité du FDNY. Évidemment, le geste fut décrié. Cela ne témoignait pas de la réalité des pompiers morts le 11 septembre. Cela détruisait d'une certaine façon l'icônicité des trois pompiers qui avaient décidé d'utiliser leur célébrité pour aider les familles de pompiers. 

Quand j'étais enfant, Passe-partout est soudainement devenu multi-ethnique. Protéiforme. Noir, blanc, asiatique. En chaise roulante. Sûrement avec des appareils orthodontiques. À New York, la sculpture jouait du Passe-partout, sombrait dans le politically correct.

Vous comprenez la question n'est-ce pas? Le 11 septembre, près de 3000 personnes sont mortes. Mais 15000 ont pu être évacuées des tours. 3 hommes sont morts pour chaque femme décédée dans les attentats. La moyenne d'âge était de 35-45 ans. Suis-je tenue à une représentation proportionnelle?

Alors je reviens avec ma question de départ: qui dois-je tuer, comment et pourquoi? 

dimanche 1 février 2009

Les hasards

À ce moment, la plupart pensent encore qu'il s'agit d'un accident. De nombreux témoignages attestent que la majorité d'entre eux [les gens pris dans les étages au-dessus du point d'impact, dans la tour nord] a survécu jusqu'à l'effondrement de l'immeuble à 10 h 28. Ils ont souffert 102 minutes — la durée moyenne d'un film hollywoodien. (Philippe Beigbeder, Windows on the World)

Cette idée n'est pas neuve, elle a surgi du désordre qui a suivi les attentats, dans les quelques minutes suivant la fin. Elle n'est pas neuve, et Beigbeder ne peut certes pas la revendiquer comme sienne. Mais elle témoigne tout de même d'une chose: ce qui hante les consciences, ce sont les hasards du 11 septembre 2001. Un ciel bleu, limpide, comme toile de fond à la destruction. 102 minutes, très exactement, entre le premier avion et le deuxième effondrement, 102 minutes pendant lesquelles, sous un soleil qui n'a même pas eu la décence de se cacher derrière un petit voile nuageux, les Américains ont eu les yeux tournés vers le haut.
Peut-être est-il inévitable de se demander ce qu'il se serait passé n'eût été un hasard météorologique, et une réaction physique du métal que les terroristes eux-mêmes n'avaient ni prévue, ni même espérée. Et que veut dire cette perfection apparente d'un ciel limpide et de la réalité rejoignant la fiction (elle ne l'a pas vraiment dépassée, mais l'a peut-être rendue obsolète, du moins pour un temps) dans ses codes et ses modes de fonctionnement.

Est-il étonnant, dès lors, que les gens aient voulu croire à un coup monté par une instance supérieure, qu'il s'agit d'une intervention divine (ou diabolique), ou de Big Brother, l'oncle Sam, la CIA, le FBI, etc.?  Les hasards, aussi cruels et inexplicables soient-ils, ne sont-ils pas la preuve qu'attendent, que recherchent les théories du complot, pour nous prouver qu'il n'y a pas, justement, de hasard? Et n'est-il pas plus simple, voire plus rassurant, de pouvoir pointer du doigt le coupable, de pouvoir dire, haut, très haut, pour cacher l'angoisse, l'anxiété, la panique, voilà, c'est lui, ce sont eux, cela ne peut être qu'eux, parce qu'ils ont un autre plan que simplement nous détruire?

vendredi 16 janvier 2009

Le poids d'une vie

Alors qu'ils tentent de construire le mémorial du World Trade Center, des débats opposent les différents groupes représentés: membres de famille d'employés, architectes, représentants de la ville, représentés des pompiers, des policiers, des ambulanciers. Les débats ne concernent pas tant la nécessité du mémorial (de cela, tous sont convaincus), mais de l'importance à accorder à chaque victime. Car devant la mort, tous ne sont pas égaux. 

On sait plus de choses sur les employés des différentes firmes des tours que sur les employés de soutien (entretien ménager, entretien mécanique, etc.). On a vu les gens sortant des tours en tailleur ou en complet. Mais les autres? La femme de ménage qui passe après les pauses café remettre un peu d'ordre dans la toilette des femmes du 87e étage, qu'en sait-on? Le nettoyeur de plancher? Les a-t-on vus? On connaît l'existence d'un nettoyeur de vitre parce que c'est grâce à l'outil de ce nettoyeur utilisé pour couper le mur qui bloquait leur sortie que les quelques personnes se trouvant dans cet ascenseur ont pu sortir indemne de la tour. On connaît l'existence de certains employés du Windows on the World en partie à cause de la photo de Richard Drew et de l'enquête effectuée par la suite pour identifier "l'homme qui tombe".

Le mémorial comprendra, comme tous les mémoriaux construits depuis la deuxième Guerre mondiale, les noms des victimes. Les discussions du comité de construction du mémorial portent sur ces noms: doit-on placer les noms en ordre alphabétique? doit-on les regrouper par "famille", c'est-à-dire en fonction de l'endroit où ils étaient dans la tour, avec leurs collègues du même bureau? Mais alors, que fait-on avec ceux qui n'aimaient pas leur boulot et détesteraient se voir résumés ainsi à leur appartenance à une compagnie? Pour les représentants des pompiers, leurs morts ne peuvent être perdus dans la masse des 3000 personnes mortes ce jour-là. Les pompiers tombés "au combat" ne peuvent être assimilés ainsi aux victimes civiles. Ils doivent être représentés autrement sur le mur des noms, ils doivent se trouver ailleurs, et non dans la suite alphabétique des noms. 

Mais pourquoi? Car la question qui se pose est celle-ci:  les pompiers, policiers, ambulanciers, membres de la sécurité du Port Autority qui sont morts le 11 septembre 2001 sont-ils plus importants que les autres victimes des attentats? Sont-ils différents des morts "civiles", des "innocents" victimes des attentats? Mais il est vrai que, depuis le 11 septembre, les pompiers sont devenus des héros, intouchables, une entité mythique de l'identité américaine. Le traitement qu'ils ont reçu pendant le déblaiement de Ground Zero (chaque pompier, ou partie de pompier, retrouvé a été évacué sur une civière, sous un drapeau américain, et sorti du site en une procession respectueuse. Les civils, eux, n'ont pas eu droit à ce même cérémonial, les restes humains ont été mis dans des sacs pour être par la suite identifiés. 

Mourir pendant qu'on fait son travail, comme un pompier, et même si ce travail comprend la tentative de sauver des gens pris dans des incendies, est-ce que cela a plus de poids que mourir parce qu'un matin, son lieu de travail est attaqué? 

Ma réflexion, je m'en rends compte, est embryonnaire. Peut-être puérile. Mais elle résulte d'un constat: certains morts sont plus importants que d'autres. Certaines tragédies comptent davantage que d'autres. Une femme tuée importe davantage qu'un homme, mais moins qu'un enfant, et moins encore qu'une enfant si elle est belle et provient d'un milieu aisé. La mort de presque 3000 Américains soulève davantage l'intérêt que celle de Palestiniens ou d'Africains. Apparemment. Même si cela ne fait aucun sens. Pas plus que d'utiliser la Shoah comme argument pour la destruction de ce qui reste de la Palestine. Mais cela, vous ne le savez peut-être pas, est une toute autre discussion, qui s'agite dans les couloirs de ma réflexion sur le 11 septembre sans y être liée. Sauf pour cette question du poids d'une vie. 

Je sens que j'y reviendrai.