mercredi 3 juin 2009

Danny

Après ma visite du Ground Zero Museum (j'en reparlerai éventuellement), je suis allée, pour la seconde fois, au Tribute Center. Lors de ma première visite, à mon arrivée à New York, je n'avais voulu que voir le musée, les objets, les artéfacts, mais le nombre de personnes qu'on poussait à l'intérieur, comme si ce qui comptait était précisément de remplir le musée, m'avait empêchée de véritablement "profiter" de ma visite: que pouvais-voir, éprouver, si je ne pouvais même pas m'arrêter devant une image, un texte, un objet, parce que de tous côtés, j'étais poussée par quelqu'un? Mais après le Ground Zero Museum, j'ai décidé de retourner au Tribute Center, pour la visite guidée que j'avais pourtant repoussée du revers de la main lors de ma première visite. Peut-être avais-je résisté à l'envie d'entendre les histoires mille fois entendues de survie ou de perte, peut-être avais-je eu peur d'être "contaminée" par les discours héroïsants qui parasitent trop souvent les récits du 11 septembre.

Le Tribute Center, "musée" temporaire des attentats de 2001 sur le World Trade Center, se définit d'abord et avant tout à partir du principe "Person to Person": chaque visite guidée est donnée par deux personnes ayant été touchées par les attentats. Lors de ma visite, la première guide était une femme, policière lors de l'attentat de 1993, devenue par la suite thérapeute pour la Croix-Rouge. Et à nouveau présente, après la chute des tours, pour aider les secouristes à gérer ce qu'ils voyaient et ressentaient. Cette femme, encore habitée par la colère, avait une violence retenue, qui contrastait avec sa petite stature. Les "bad guys" n'avaient pas eu sa peau, mais elle semblait néanmoins non pas blasée, mais convaincue de la violence du monde. Peut-être, supposait-elle, parce qu'en tant que policière à New York, elle avait vu et revu la violence au quotidien.

C'est elle qui était en charge de notre visite. Elle nous a guidés autour du site, sur les passerelles piétonnières et à l'intérieur des immeubles (le World Financial Center, le Winter Garden, l'American Express Building) qui entourent ce qui redeviendra le World Trade Center mais n'est pour l'instant qu'un chantier de construction. Elle nous montra des photographies (après nous avoir avertis de leur violence) des attentats, quelques photographies personnelles mais surtout les photos diffusés et rediffusés dans les médias. Et puis, quelque part dans le World Financial Center, ce fut le tour de Danny.

Conducteur de train, Danny se trouvait quelque part sous Brooklyn lorsque son cellulaire sonna. Sa mère, pour l'informer de ce qui se passait au World Trade Center. Le frère de Danny y travaillait. Chez Cantor Fitzgerald. Danny réussit, après avoir laissé son train, à traverser l'Hudson pour revenir sur Manhattan. La tour sud venait de tomber. Il savait, dit-il, que son frère n'avait aucune chance. Il le savait, et pourtant il est resté sur le site. La tour nord est tombée. Toute la journée, Danny a erré sur le site, pour trouver son frère, ou simplement parce qu'il n'arrivait pas à le laisser là. Danny a vu le World Trade Center 7 tombé. Il l'a vu, et non entendu. Parce que ce gratte-ciel, une soixantaine d'étages, est tombé sans faire de bruits. Silencieusement, dit-il. Comme si après tout cela, son cerveau n'avait pu enregistrer les sons de l'effondrement du dernier gratte-ciel dont la chute était surprenante. Danny nous a raconté comment les pompiers avaient voulu aller éteindre le feu qui consumait le 7, mais qu'ils avaient été retenus, parfois physiquement, par leurs chefs. Il n'y avait pas d'eau, ou pas assez, sur le site pour venir à bout de cet incendie.

Danny n'a jamais repris son travail. Quelques semaines plus tard, il s'est effondré.

Je ne sais pas pourquoi, mais l'histoire de Danny me hante, depuis mon retour. Peut-être parce que, comme Danny, j'ai perdu mon frère. Peut-être parce que nous en avons parlé, sur le chemin du retour vers le Tribute Center, de cette perte si difficile à comprendre, et du stress post-traumatique. Je me souviens que lorsque Danny m'a dit qu'il était désolé, pour mon frère, j'ai répondu : "It happens". J'aurais pu dire merci. J'aurais pu simplement le regarder. Mais j'ai répondu "ça arrive", comme si cette mort était un hasard. Comme si, devant la mort dans un attentat, la mort dans un accident de voiture était moins "grave". Peut-être y a-t-il une hiérarchie des morts, des deuils? Je sentais seulement que je ne pouvais comparer les deux, du moins leurs causes. Mais que la perte, elle, se ressemblait, peu importe le comment.

Depuis mon retour, je pense beaucoup à Danny. À cette conversation intime dans un lieu extrêmement public. Et il me vient l'idée d'écrire son histoire. Danny est un véritable conteur. Il nous a entraînés avec lui. Un sourire apaisé, serein, qui laissait deviner une vulnérabilité, une fragilité qui ne cherchait pas à se cacher, qui ne s'enfermait pas dans des dichotomies (good guys, bad guys). L'histoire de Danny, ce n'était pas l'histoire du 11 septembre. C'était l'histoire d'un homme et de son frère.

Mais je ne peux pas raconter son histoire. Non, ce n'est pas vrai. Je peux raconter son histoire. Mais je ne peux pas la réinventer. Depuis le début de ce projet d'écriture, je me suis tenue loin des personnes réelles. J'ai voulu inventer des personnages dans un contexte historique, aux prises avec un événement, mais j'ai tenu à les maintenir dans la fiction. Les détails peuvent être vrais, mais les personnes ne le sont pas. Sauf que Danny pose le problème autrement. Ai-je le droit de raconter son histoire, de me l'approprier suffisamment, en la transformant, pour que ce personnage de Danny ne soit plus autant le Danny d'un après-midi d'avril, mais un autre Danny?

Je savais que cette question reviendrait me hanter. Approcher un événement historique par la fiction, ce ne peut être autrement que de jouer avec le feu, le feu de la vérité et de l'imagination, le feu, aussi, de la confiance qu'un homme comme Danny a eu pour nous/me raconter son histoire. Pour me dévoiler non pas tout, mais cette part de lui fragilisée par la perte de son frère.

Je n'ai pas de réponse, encore une fois, pas de guide, sur ce que j'ai le droit de faire. Je sais seulement que ce matin, Danny m'a autorisée à utiliser sa photographie, il m'a autorisée à le faire avec la même générosité qu'il m'a dit "I'm sorry for your loss". J'espère seulement être capable de lui retourner la faveur, même si je ne sais pas encore comment.

vendredi 15 mai 2009

Les images fantômes

Cette phrase de Reeves : "L’espace prend la forme de mon regard".

Depuis mon retour, et cela me semble presque soudain, l’espace new yorkais s’agite devant moi. Soudain, oui, parce que pendant que j’y étais, j’étais absorbée par ce que je voyais, ce que je cherchais. Je voulais trouver les traces des attentats. Je pensais voir, sur les immeubles autour du cratère, cratère qui n’est plus ce qu’il était, qui se tourne maintenant vers la reconstruction, vers l’imagination d’un nouvel espace. Je lis en ce moment A City in the Sky, une histoire du World Trade Center, de sa construction, de sa destruction. Et j’imagine que ce qui se passe, depuis la chute des deux tours, c’est un processus de la même nature que lorsque Rockefeller et quelques autres financiers ont entrepris, avec le Port Authority, de construire un World Trade Center. La paix par le commerce, voulait-on. Bien sûr, le World Trade Center n’a jamais rempli le mandat qu’il s’était fixé, tout simplement parce que, dit-on dans cette très intéressante biographie, il n’y avait pas assez d’importateurs et d’exportateurs de biens pour occuper ce grand complexe. Le mandat s’est déplacé, en même temps, peut-être, que nous passions d’une économie de biens à une économie de services. World Trade Center, au fond, ce n’est qu’une autre façon de parler du transfert d’argent d’une main à une autre.

Après la chute des tours, le jour même semble-t-il, le débat pour la reconstruction était lancé. Pourtant, 8 ans plus tard, en dehors de la reconstruction de l’immeuble 7, que s’est-il passé sur le site ? Et ce 7, il est en retrait. Et il n’appartient pas au même mouvement.

Bref. Je m’égare.

Depuis mon retour, donc, je vois New York, je l’entends. Et alors qu’avant, je ne parvenais pas à interpréter les images de destruction sur lesquelles je me penchais pourtant depuis des mois, à aller au-delà d’une compréhension abstraite, voici que maintenant, lorsque je vois le pont piétonnier nord aux vitres soufflées, je le reconnais. Le World Financial Tower. Le Winter Garden. Le Banker’s Trust. Les proportions, je crois, commencent à faire sens.

Peut-être n’est-il donc pas si étonnant que depuis mon retour, je regimbe à retrouver les nouvelles. Comme cette chose, lancée ici, avec des numéros, que je ne me résous pas à continuer. Je la sens bien présente, je devine qu’elle détient quelque chose de la structure du recueil. Mais voilà : elle devra dire quelque chose, placer mes personnages dans cet espace, dans ce temps, dans cette destruction. Et je ne suis pas prête. Pas encore. Je veux les laisser absorber la fraicheur de la pierre dans leurs dos, lorsqu’ils s’enlacent avant le travail. Observer la statue de la liberté, écouter les bruits du ressac dans Battery Park. 

Juste un peu. 

samedi 4 avril 2009

New York imaginaire (29 mars)

Lorsque je ferme les yeux et tente de voir New York, je suis quelque part sur Madison, et j’ai devant moi les immeubles de pierres brunes. La rue est tranquille, quelques piétons çà et là, mais on entend l’agitation de la ville, pas si loin. Une sirène se fait entendre, mais personne ne lève vraiment la tête pour savoir d’où elle vient. Elle fait partie du paysage.

Lorsque je ferme les yeux et m’imagine New York, je vois le nuage de poussière envahir les rues, et les visages blanchis s’arrêter, à bout de souffle. J’entends le silence qui recouvre le bas Manhattan, et il me semble que plus jamais nous n’entendrons les bruits courants de la vie, les cris et les sirènes, les appels et les rires.

New York, depuis le 11 septembre, existe dans mon esprit quelque part entre ces deux souvenirs qui n’en sont pas. Je n’ai jamais vu New York autrement que par le biais des romans, films et séries télévisées. Le corps blotti dans le siège bleu de l’avion, j’imagine ce que je trouverai à mon arrivée dans cette ville que je n’ai cessé d’imaginer depuis toutes ces années. Je m’approche d’elle par des détours, par une autre ville américaine, comme si je n’avais pas voulu entrer directement aux États-Unis par New York. Comme s’il m’avait d’abord fallu prendre le temps d’apprivoiser la proximité d’un lieu qui m’habite depuis un matin de septembre.

Je ne peux m’empêcher de penser aux avions. Ces mêmes avions qui, jusqu’à aujourd’hui, ne m’ont pas trop intriguée. Mais voilà que je suis en direction de la ville, à bord de l’une de ces armes utilisées si efficacement par quelques hommes. Cela teinte mon approche de la ville, de l’avion. Cela teinte comment je vois les gens autour de moi.  Comment j’entends l’enfant qui pleure derrière moi, depuis le début du vol. Que s'est-il passé à bord des avions? Non pas les faits techniques, mais l'expérience en elle-même. À partir de quel moment les passagers ont-il su que leur sort était joué? Pendant combien de temps ont-ils espéré qu'ils étaient pris dans un détournement "simple" d'avion, dont le but aurait été d'obtenir quelque chose en échange de leur libération? Devant moi, j'ai le fameux sac pour le mal de l'air. Les consignes de sécurité, en cas d'atterrissage d'urgence. Un catalogue emplit d'objets aussi inutiles qu'onéreux: une litière à chat camouflée dans un pot à plante, avec superbe plante (artificielle bien sûr) en prime. Une cage à chien qui sert aussi de table de bout, parce qu'on n'a jamais assez de table d'appoint. Je me demande qui achète ces objets à bord d'un avion. Je me demande si les personnes prises dans les avions ont regardé des catalogues du même genre, pour se distraire, pour ne pas penser à ce qui pouvait leur arriver.

Un enfant pleure derrière, depuis le début du vol, depuis le moment où son siège d'auto a été attaché au siège de l'avion. Sa voix s’obstrue parfois, parce qu’il pleure depuis trop longtemps et que son nez est bouché. Sa mère essaie de le calmer, et il tousse, allant du geignement à l’ombre d’un rire. J’ai envie de lui dire que moi aussi, parfois, j’ai peur sans raison, ou alors pour des raisons que je suis la seule à comprendre, comme le chien qui se lève soudain dans une maison tranquille, parce qu’il a entendu, à quelques kilomètres de chez lui, le bruit du tonnerre. À côté de l’enfant en pleurs, une autre enfant, une fillette de 3 ou 4 ans, sa sœur, selon toute vraisemblance. Elle, elle n’a pas entendu le tonnerre à des kilomètres à la ronde. Elle dort, bien affalée sur son siège. Elle dormira ainsi, sans bouger, dans l’abandon le plus complet, du décollage à l’atterrissage, véritable voyageuse aguerrie qui ne sursaute même pas lorsque le train d’atterrissage heurte violemment le sol.

Je voudrais être comme cette fillette à la jupe coccinelle et m’abandonner ainsi complètement aux principes physiques qui gardent l’avion dans les airs. Mais, comme l’enfant en pleurs, je sais autre chose, j’ai vu trop de films, dirait ma mère, ou trop des images du 11 septembre qui se superposent dorénavant à la réalité la plus banale d’un voyage en avion.

lundi 2 mars 2009

Mark et Mary

En verrouillant la porte de son appartement, la serrure de la poignée d'abord, puis la serrure du haut, un sourire se dessina sur son visage. Sa situation n'était pas particulièrement amusante, mais son ironie ne lui échappait pas. Mary était partie depuis 13 jours. En claquant la porte. Je ne veux plus te voir, plus t'entendre, toi et tes excuses. Elle était partie réfléchir, c'était son mot, réfléchir, comme un enfant gâté qu'on envoie dans sa chambre. Mark Garview se savait légèrement de mauvaise foi. Mary ne boudait pas. Ses raisons, son exaspération, faisaient du sens, il ne pouvait le nier. Mais elle avait presque tapé du pied, il l'avait vue, pendant une fraction de seconde son talon s'était levé, puis reposé, au prix d'un effort presque surhumain, pour ne pas paraître puérile, pour ne pas lui donner, à lui, raison de hausser les épaules.

Il y a 13 jours, sa valise et son portable à la main, Mary lui dit qu'elle l'appellerait dans deux semaines. Peut-être. Qu'il pouvait lui écrire, s'il le désirait, s'il avait quelque chose à dire, mais que pour l'instant, elle ne pouvait supporter le son de sa voix. Tu dois réfléchir. Pense à ce que tu veux. Sa voix, retenue, parce qu'elle allait crier si elle ne faisait pas attention et qu'elle s'était promis, pendant qu'elle entassait quelques vêtements dans une valise, qu'elle ne crierait pas. En silence, il avait admiré sa détermination. Il ferait un effort pour prendre le temps de mettre ses pendules à l'heure, elle n'avait pas tort. En six ans de vie commune, il n'avait accepté aucune autre évolution que la location de l'appartement. Elle voulait des enfants, peut-être acheter un appartement en ville, ou louer une maison dans les Hamptons. Mais lui, il était parfaitement satisfait comme ça, lui avait-il dit, satisfait de leur vie. Pourquoi tout gâcher en voulant aller plus loin plus vite. Parce que, bordel, parce qu'on ne peux pas rester immobiles toute notre vie! 

Si Mark sourit, ce matin de semaine, ce n'est pas parce qu'il ne peut comprendre ce que Mary veut, les raisons de son éclat, cet ultimatum déguisé en fugue. Il sait qu'elle n'a pas tort, qu'il n'a plus 20 ans. Un appartement, un enfant, ce n'est pas si difficile, quand on y pense. Et Mary... eh bien, pourquoi pas avec elle? Il ne s'imagine pas vraiment avec une autre, mais peut-être n'est-ce que paresse, pense-t-il en saluant le portier. Non, il ne sourit pas par méchanceté, mais bien parce qu'il se rend compte que son sursis achève. Que depuis 13 jours, sa vie est en suspens, et qu'il ne peut plus, maintenant, éviter l'échéance. Mary n'est pas du genre à hésiter longtemps. Elle a été plutôt patiente depuis six ans, mais ne le demeurera pas éternellement.

Ça sent la soupe chaude, murmure-t-il en passant le guichet du métro.

Les pas

J'ai cherché les traces sur les images. Dans le fouillis des papiers et de la cendre, dans le désordre des pas emmêlés et des chaussures abandonnées. J'ai voulu retrouver quelque chose. L'empreinte de ceux qui ne sont plus là. L'ombre d'un visage.

Mon œil s'est arrêté, affûté, il apprend à discerner ce qui se trouve à la périphérie, ce que la photographie ne voulait peut-être pas montrer mais qui ne lui échappe pas. Je les lis différemment maintenant. Je les reconnais. Ne m'arrête plus à ce qui se montre d'emblée, ce qui ne résiste pas au regard, ce qui me rassure parce que je sais que je vais l'y trouver. Ou plutôt, comme avec mes fantômes, je vois ce qui se trouve là, ce qui m'est offert, et j'avance encore un peu. Avec eux. 

Parce que ce qui se refuse, ce n'est jamais que ce que j'ai peur de voir. 

mercredi 11 février 2009

Les statistiques de la mort

Une prof d'écriture dramatique disait que tuer un personnage était lâche. Une façon de ne pas aller jusqu'au bout. De vouloir faire aboutir les choses plus rapidement ou brusquement, pour créer un effet, pour bousculer le spectateur. Peut-être lisait-elle nos brouillons et en avait-elle assez des éclats de jeunes à peine sortis de l'adolescence.

Chaque fois que je commence une nouvelle de ce projet, chaque fois que j'effleure un personnage, la question de sa survie se pose. Jovette n'aimerait pas. Elle me trouverait certainement lâche. Sauf qu'écrire un recueil de nouvelles sur le 11 septembre et ne "tuer" aucun personnage, ne serait-ce pas la définition même de la lâcheté? Mais alors, qui tuer? 

La question de la mort est là, dans mon atelier, elle était là avant que j'entame ce projet sur le 11 septembre. Tous les personnages d'Autour d'eux la fréquentent de près ou de loin, sauf peut-être un, pour lequel il est peut-être question davantage de mort métaphorique. Sauf que l'enjeu n'est pas le même, maintenant. Je ne peux pas tous les faire sortir indemnes des tours. Ce serait contourner une sorte de vérité, non pas parce que mes personnages ont vraiment existé, mais bien parce que j'ai choisi de les placer là, dans ce lieu, ce jour. 

Mais alors qui tuer? 

Le risque, bien sûr, c'est de sauter à pieds joints dans la mythification. De ne faire mourir que ceux qui le méritent, ou alors de les faire mourir de telle manière qu'ils "représentent" un type de victime. À la fin de la journée du 11 septembre, 3 pompiers ont hissé un drapeau américain sur les décombres. Un geste simple, qu'ils voulaient porteur d'espoir. Un drapeau "emprunté" sur un bateau qui se trouvait à proximité. Un geste simple, transformé en icône. Une photographie qui, finalement, reproduit une autre photographique iconique, celle de Iwo Jiwa. Dans les mois qui ont suivi, les trois hommes sont devenus des figures, ils ont répété le geste devant des foules dans des stades. Comme les soldats d'Iwo Jiwa. Et puis il a été décidé qu'il fallait commémorer le geste, et quoi de mieux qu'une statue. Une statue de bronze, reproduisant une photographie montrant un geste qui reproduit une photographie montrant un geste. Mise en abîme sans fin de l'imaginaire héroïque américain. Sauf que. Sauf que pour témoigner de la "réalité" du 11 septembre, il fut décidé que plutôt que de représenter les trois pompiers du 11 septembre, trois hommes blancs, la statue serait moins homogène que la réalité du FDNY. Évidemment, le geste fut décrié. Cela ne témoignait pas de la réalité des pompiers morts le 11 septembre. Cela détruisait d'une certaine façon l'icônicité des trois pompiers qui avaient décidé d'utiliser leur célébrité pour aider les familles de pompiers. 

Quand j'étais enfant, Passe-partout est soudainement devenu multi-ethnique. Protéiforme. Noir, blanc, asiatique. En chaise roulante. Sûrement avec des appareils orthodontiques. À New York, la sculpture jouait du Passe-partout, sombrait dans le politically correct.

Vous comprenez la question n'est-ce pas? Le 11 septembre, près de 3000 personnes sont mortes. Mais 15000 ont pu être évacuées des tours. 3 hommes sont morts pour chaque femme décédée dans les attentats. La moyenne d'âge était de 35-45 ans. Suis-je tenue à une représentation proportionnelle?

Alors je reviens avec ma question de départ: qui dois-je tuer, comment et pourquoi? 

dimanche 1 février 2009

Les hasards

À ce moment, la plupart pensent encore qu'il s'agit d'un accident. De nombreux témoignages attestent que la majorité d'entre eux [les gens pris dans les étages au-dessus du point d'impact, dans la tour nord] a survécu jusqu'à l'effondrement de l'immeuble à 10 h 28. Ils ont souffert 102 minutes — la durée moyenne d'un film hollywoodien. (Philippe Beigbeder, Windows on the World)

Cette idée n'est pas neuve, elle a surgi du désordre qui a suivi les attentats, dans les quelques minutes suivant la fin. Elle n'est pas neuve, et Beigbeder ne peut certes pas la revendiquer comme sienne. Mais elle témoigne tout de même d'une chose: ce qui hante les consciences, ce sont les hasards du 11 septembre 2001. Un ciel bleu, limpide, comme toile de fond à la destruction. 102 minutes, très exactement, entre le premier avion et le deuxième effondrement, 102 minutes pendant lesquelles, sous un soleil qui n'a même pas eu la décence de se cacher derrière un petit voile nuageux, les Américains ont eu les yeux tournés vers le haut.
Peut-être est-il inévitable de se demander ce qu'il se serait passé n'eût été un hasard météorologique, et une réaction physique du métal que les terroristes eux-mêmes n'avaient ni prévue, ni même espérée. Et que veut dire cette perfection apparente d'un ciel limpide et de la réalité rejoignant la fiction (elle ne l'a pas vraiment dépassée, mais l'a peut-être rendue obsolète, du moins pour un temps) dans ses codes et ses modes de fonctionnement.

Est-il étonnant, dès lors, que les gens aient voulu croire à un coup monté par une instance supérieure, qu'il s'agit d'une intervention divine (ou diabolique), ou de Big Brother, l'oncle Sam, la CIA, le FBI, etc.?  Les hasards, aussi cruels et inexplicables soient-ils, ne sont-ils pas la preuve qu'attendent, que recherchent les théories du complot, pour nous prouver qu'il n'y a pas, justement, de hasard? Et n'est-il pas plus simple, voire plus rassurant, de pouvoir pointer du doigt le coupable, de pouvoir dire, haut, très haut, pour cacher l'angoisse, l'anxiété, la panique, voilà, c'est lui, ce sont eux, cela ne peut être qu'eux, parce qu'ils ont un autre plan que simplement nous détruire?