lundi 24 mai 2010

Une question de structure

Depuis quelque temps, un peu avant que Ginny ne rencontre Leah dans l'escalier de la tour nord, je me demande si mes nouvelles ne sont pas autre chose que des nouvelles. S'il n'y a pas là quelque chose comme une trame narrative plus large. Je ne dirai pas un roman, il m'aurait fallu y penser avant. Mais... Mais je ne sais pas. Dans le cas de plusieurs des textes les plus récents, je sens que le texte arrête, qu'il a besoin d'une pause, qu'il a besoin que je passe à un autre personnage avant de revenir à lui. Je me rends compte que sans nécessairement tous se rencontrer, mes personnages s'imbriquent dans quelque chose de plus large.

Alors je me prends à rêver de pouvoir les dessiner dans les tours, les placer, physiquement, pour pouvoir les raconter, leur donner des points de repère, une chronologie. Comme si pour raconter le 11 septembre, il fallait redonner une prise au temps.

lundi 17 mai 2010

Les paires

Je relis le manuscrit, et me rends compte que presque tous les personnages viennent en paires, alors que, dans Autour d'eux, mes personnages étaient seuls. Ces personnages-ci le sont aussi, après tout, peut-on être autrement que seul devant la mort? Mais ce qui m'intrigue, c'est de me rendre compte que, pour écrire le 11 septembre, je suis passée par les relations des personnages avec ceux qui restent.

Ainsi, Ginny, seule dans l'escalier, croise Leah sans la rencontrer, et Leah, en retour, est transformée par la détermination de Ginny qui lui donne le courage qu'elle refuse. Phil existe dans le recueil parce que son frère le cherche, ne veut pas l'abandonner dans les décombres. Eileen, face à sa propre mort, ne voit d'autre possibilité que de contacter ceux qu'elle aime, et à défaut de rejoindre ses enfants et son mari, elle appelle son père. Ne croyez surtout pas que mes personnages voient leurs relations changées par le spectre de la mort. Ce n'est pas de cela dont il s'agit.

En fait, je ne sais pas ce dont il s'agit. Peut-être n'est-ce qu'une autre évolution de mon écriture. Peut-être est-ce seulement le sujet qui appelle cela. Peut-être aurait-il été trop lourd, trop décourageant, d'avoir une vingtaine de personnes seules, complètement seules au moment de mourir ou de souffrir.

Je sais ceci, par contre: je n'écris peut-être pas tant l'histoire du 11 septembre que l'histoire de personnages, l'histoire de Danny et de son frère, l'histoire de Melanie forcée d'expliquer à son garçon que son papa ne reviendra plus, l'histoire de Leah qui veut mourir et survit. Pas tant l'Histoire, que les personnages.

Piètre certitude.

mercredi 5 mai 2010

À quoi servent les théories du complot?

David Ray Griffin était à l'UQAM lundi soir. Grand prêtre du mouvement des "truthers", il est venu nous donner sa lecture des faits. Et le mot important est "lecture". J'étais troublée par la foule qui a fait la file pour entrer dans l'auditorium. Tous ces gens, pour ce genre de discours? Déception, donc. Je nous croyais moins crédules...

J'ai été intriguée à un moment par les théories du complot, je l'avoue. Le film Loose Change a semé le doute en moi par sa construction argumentative. Loose Change, Griffin et les autres (Meyssan, par exemple) ont l'avantage de proposer une version séduisante des attentats qui, en contredisant la version officielle dénonçant l'impuissance des services de sécurité, des secouristes, des immeubles même, vient dire que tout était prévu d'avance, et non seulement prévu, mais planifié par les figures du pouvoir interne. Autrement dit, au lieu d'avoir à accepter l'inimaginable, à savoir que personne n'a pu les protéger, même leur gouvernement, les truthers décident de croire à une version où l'ennemi est intérieur, donc identifiable. "Le fait de croire en des choses irréelles nous aide à supporter la vie réelle", dit Nancy Huston au sujet de la foi dans L'espèce fabulatrice.

Les théories du complot fonctionnent comme les dessins à numéro de notre enfance: elles organisent, relient des faits bizarre afin de révéler un dessin/dessein caché. Elles abolissent le hasard, la fatalité, le chaos, en disant : regardez, là, là, là, voyez comme tout peut faire sens si vous acceptez de voir la vérité. Autant Chossudovski venu présenter les conférenciers que Griffin ont martelé que "les faits étaient indéniables", que la science ne trompait pas. Les tours du World Trade Center ne se seraient pas effondrées sans l'intervention d'explosifs. Les témoins ont entendu des explosions. Ils disent cela, nous répétant que voyons, la science, la science mes amis, vous voyez bien que vous ne pouvez pas nier la vérité. Mais ils négligent de parler de faits tout aussi indéniables: préparer des immeubles pour une implosion prend des mois. Des mois au cours desquels des ouvriers auraient placé des explosifs contre les colonnes. Comment faire cela pendant que 45000 personnes visitent les tours à chaque jour? Et les explosifs auraient été déclenchés lors des premières explosions, lorsque les avions ont heurté les tours. Mais alors, les entend-on presque suggérer, les explosifs ont été installés après les avions. En 102 minutes, donc, et beaucoup moins pour la tour sud? Difficile, d'un point de vue scientifique, d'accepter cette possibilité. Ok, ok, pourraient-ils admettre. Mais les explosions? Vous voulez dire le feu rencontrant par exemple des réservoirs qui alimentaient des génératrices, des sources électriques? Ok, ok, mais alors, les "puff" de fumées, lorsque les tours se sont effondrées? Vous voulez dire la force même de l'effondrement, qui a compacté les tours de 110 étages en 7 étages de débris, donc compressé à la fois le contenu des tours et l'air?

Je ne nie pas le fait que les États-Unis ont profité des attentats pour faire accepter une augmentation des coûts de la défense, une diminution des droits par le Patriot Act, ni même qu'ils ont utilisés les attentats comme leitmotiv pour contrôler la population. Mais après le fait. Oui, cela a servi leurs intérêts. Mais comment auraient-ils pu planifier la chose? Une telle planification aurait supposé que plusieurs milliers de personnes, au gouvernement tout comme dans les services de sécurité et les services militaires, auraient été au courant des attentats. Dans une ville comme Washington où, comme le disait je ne sais plus quel intervenant, les secrets sont impossibles parce que chacun court immédiatement vers les médias pour être la personne qui révèle le scoop? Quand même!

Les théories du complot interviennent lorsque a) l'explication fragilise la perception d'un peuple, entraînant une insécurité; b) l'explication ne dit pas tout, comme dans le cas présent, soit par peur des conséquences, soit parce que l'information manque, soit parce qu'elle ne dira jamais assez devant l'ampleur d'un événement. Les théories du complot jouent le même rôle, en fait, que la religion et les mythes fondateurs: parce que l'humain ne comprenait pas comment la terre avait pu être créée, parce qu'il avait besoin d'apposer un sens et un récit à des faits qui le dépassaient, il s'est inventé une histoire. À chaque fois que l'humain a peur, souffre, il s'invente une signification qui transcende la peur et la douleur: karma, destin, fatalité. "Tout cela aide effectivement les gens à vivre, à supporter la douleur de la perte, à faire le deuil, à renouveler leurs énergies pour le lendemain", écrit encore Huston. Cela ne veut pas pour autant dire que Jésus est né de l'immaculée conception, ni que Moïse a séparé les eaux.

La religion, tout comme les théories du complot, est un récit. Ce récit, il nous appartient de l'interpréter, de le considérer comme récit et non comme vérité. Et il nous revient, aussi, de nous méfier, lorsque la propagande s'agite et, au lieu de nous proposer une explication, nous incite à crier devant des faits qu'elle présente comme "indéniables". La seule chose qui est indéniable, lorsqu'il est question du 11 septembre 2001, c'est que les tours du World Trade Center n'existent plus, et ont entraîné la mort de milliers de personnes. Tout le reste peut être réinterprété.

Je suis allée voir Griffin par curiosité, mais aussi parce qu'il me semblait que je le devais. J'ai expliqué, avant la conférence, ma "théorie", ma lecture des théories du complot comme récit fondateur, remplaçant dieu pour comprendre l'incompréhensible. J'ai lutté tout au long de la conférence pour ne pas hurler, déconstruire au fur et à mesure le discours de Griffin, en ajoutant d'autres données à ce qu'il disait. Je ne savais pas, viens à peine de le découvrir, que Griffin, professeur retraité de théologie, enseignait jusqu'en 2005 dans une université très religieuse, et dans un département dont la fonction première est de former de futures prêtres. Je ne le savais pas, mais l'ai tout de même reconnu dans son discours. Il parle bien, Griffin. Il a un vrai talent d'orateur, il est convainquant. Cela ne veut pas pour autant dire que sa vision du monde, séparée entre le vrai et le faux, les bons et les méchants, tient la route.


jeudi 29 avril 2010

L'américanité

* Je reprends ici le texte prononcé lors de la table ronde "L'écriture américaine" organisée par Andrée A. Michaud, 24 février 2009.

Je suis née le 11 septembre 2001, le dos soudé à un futon orange, les pieds posés au sol pour me retenir de fuir. Je me suis éveillée devant les images diffusées à l’écran d’avions s’encastrant dans des tours. Jusqu’à ce matin dont je ne peux plus me défaire, j’avais eu devant le monde et la politique l’attitude de l’enfant choyée qui croit que le monde se passe dehors, loin d’elle. Je n’étais pas si jeune, pourtant, ce qui veut dire que je n’avais pas d’excuse. Mais je ne m’étais jamais véritablement sentie concernée, touchée par ce que je voyais dans les journaux télévisés. L’effondrement des tours du World Trade Center avait beau se passer à des centaines de kilomètres de chez moi, je ne pouvais plus désormais hausser les épaules et dire que cela ne me touchait pas. Le continent américain venait de rétrécir, pendant que le café refroidissait dans la tasse que j’avais oubliée dans ma main.

Je n’ai jamais pensé mon écriture en terme d’américanité. Peut-être parce que je n’ai jamais, ou alors si peu, pensé la littérature sous les auspices d’un corpus national, mais en fonction des auteurs qui m’habitaient ou m’accompagnaient pendant un moment. Je sais toutefois que je me trouvais davantage d’affinités avec la littérature russe qu’avec les Français. Et que jusqu’à ce que je sois capable de lire les romans américains en anglais, je ne connaissais de cette littérature que certains auteurs, comme Paul Auster, dont les traductions par Christine LeBœuf me faisaient frémir tant je reconnaissais qu’elle ne savait rien de la réalité nord-américaine. Quant à savoir ce que cette réalité nord-américaine pouvait bien être, je n’étais pas convaincue de pouvoir proposer une réponse qui se tienne.

Je crois que ce qui a changé, le 11 septembre, n’a d’abord pas concerné mon rapport à l’écriture, mais mon rapport au monde. J’ai vu les mêmes images télévisées que les États-Uniens. J’ai écouté les mêmes reportages. J’ai eu, en somme, accès aux mêmes informations que les résidents des États-Unis ne se trouvant pas directement dans la ville de New York. Et ce que j’ai vu m’a ouvert les yeux, me faisant douter de choses prises pour acquis pendant si longtemps : la sécurité, le quotidien, les immeubles. En s’effondrant, les tours m’ont révélé à quel point le point de vue protégé de l’occidentale que je suis était précaire. Je ne pouvais plus, en somme, faire comme si ce qui se passait par exemple au Moyen-Orient ne pouvait m’affecter.

En modifiant le regard que je posais sur le monde, il est inévitable que les événements de septembre 2001 modifient également mon écriture. Je ne me suis pas mise à écrire tout de suite autour des événements, il me faudrait des années avant d’y arriver. Mais j’ai commencé à penser mon rapport à l’écriture et à la littérature en fonction non plus de la langue dans laquelle j’écrivais et lisais, le français, mais en fonction de l’appartenance à un continent, l’Amérique. Non pas que je développe dans mon écriture une réflexion poussée sur la question : je suis, tout simplement, consciente de vivre en Amérique, mon rapport au monde, au paysage, à l’espace, à la politique même est un rapport américain.

La question, le doute, l’inquiétude, est celle de devenir davantage États-Unienne que nord-américaine. Après tout, je passe maintenant tellement de temps à lire en anglais que je me retrouve à commencer des nouvelles en anglais, et à devoir faire l’effort conscient pour les recommencer en français. Je ne sais pas où cela peut me mener. Je sais seulement que si la France continuer d’exercer un certain attrait, je ne peux nier que mon regard, maintenant, se tourne vers l’Amérique. Peut-être ne suis-je que le résultat de ce bombardement culturel venu de nos voisins du sud : télévisions, nouvelles, littérature, cinéma. Ou peut-être tout cela n’est-il que le résultat bien simple d’une proximité entre deux nations nées presque en même temps, et s’étant construites sur une période relativement courte.

Je sais que me définir d’abord comme Américaine, au sens d’une appartenance continentale, apparaît pour certains comme un abandon de la réalité identitaire québécoise. Après tout, mon attachement grandissant pour la littérature, la culture et la langue anglaise n’est-il pas sur le point de provoquer mon assimilation, cela même contre lequel le Québec lutte? Pourtant il me semble que ce que l’américanité veut dire, pour moi du moins, ce serait le principe d’une rencontre : les cultures et microcultures québécoise, canadienne, étatsunienne, amérindienne et mexicaine se nourrissant l’une de l’autre et s’affranchissant d’un attachement « filial » avec l’Europe. Cet attachement filial n’est pas mauvais s’il nous permet de reconnaître certaines de nos racines. Mais il ne peut non plus nous empêcher de reconnaître que ce continent sur lequel nous nous sommes construits a sa propre histoire, une histoire que nous avons en partie créée, en partie héritée de ses premiers habitants, en partie adaptée et transformée de ce que nous avons amenés avec nous en partant d’Europe. Et j’ai beau, du moins en ce moment, être habitée par une culture et une littérature états-uniennes, il n’en demeure pas moins que je garde devant elles un certain recul, celui que me donne ma position de québécoise. Je distingue donc américanité et états-unité, puisqu’ils n’ont pas non plus le monopole de ce continent. En somme, il s’agit peut-être moins pour moi de définir mon rapport à l’américanité en termes exclusifs, de placer l’Amérique, le Québec, le Canada, les États-Unis, la France, etc., en opposition, et davantage de voir mon rapport au monde par les points de rencontre entre les différents mondes. Je suis, après tout, de la génération qui a vu le monde rétrécir avec le web. Il n’est donc peut-être pas étonnant que je ne ressente pas la nécessité de me définir en fonction d’une seule identité, d’une seule appartenance.

Je suis née le 11 septembre, ai-je dit au tout début. Ce n’est pas que cet événement a importé davantage que d’autres dans l’histoire de l’humanité. Mais c’est probablement que ce n’est que ce jour que j’ai compris que je faisais partie de cette humanité, et surtout que j’ai compris que cette plaque sur laquelle je me trouve, quelque part sur l’océan Atlantique, n’était ni aussi grande, ni aussi petite qu’elle pouvait paraître à première vue.

samedi 24 avril 2010

La vérité? (2)

Si la masse des faits pèse sur les événements du 11 septembre 2001, c'est aussi parce qu'ils paraissent incontournables. Je ne referai pas ici le parcours de ces chiffres. Je dirai seulement ceci: écrire le 11 septembre 2001, peut-être est-ce avant tout se ménager un espace à travers les faits qui, pour indiscutables qu'ils soient, voilent l'événement. Toujours à Métropolis Bleu, Marc Zaffran, alias Martin Winkler, a expliqué que tous les faits médicaux de ses différents romans étaient justes, vérifiables. Qu'il importait pour lui que la fiction ne soit pas, en somme, l'occasion de désinformer. Il accordait donc à la fiction un rôle, une "mission".

Un ami à moi, très bon d'ailleurs, a écrit une nouvelle sur le 11 septembre, parce qu'à force de lui en parler, j'ai fini par le contaminer. C'est une très bonne nouvelle, très solide, avec un personnage intéressant. Sauf que. Sauf qu'elle joue avec la vraisemblance, avec ce que devait être la situation en haut de la tour nord, dans le restaurant Windows on the World.

Quelle latitude avons-nous avec les faits? Certes, il faut les bouger, les transformer, les adapter, bref, les traverser par l'écriture. Mais devant un événement réel, historique, jusqu'où pouvons-nous aller? Mon ami dit: justement, nous pouvons tout faire. Et normalement, je serais d'accord. Normalement, c'est à dire, pour tout ce qui ne concerne pas le 11 septembre 2001. Ce projet, dans lequel je suis entrée il y a trois ans. Que la fiction ne puisse faire autrement que d'inventer ce qui s'est passé derrière les façades brillantes des tours, cela ne fait aucun doute. Mon problème est ailleurs: les faits, les données, les dates, les heures, je ne peux pas les contourner, les éviter, bref, je ne peux pas les nier. Ils sont là. Pour écrire mon 11 septembre, celui de mes personnages, c'est un espace à même ces faits que je dois me ménager. Et il me semble que c'est ainsi, en étant le plus juste possible, le plus "vraie" possible, que je parviendrai à écrire autour de cet événement. Je ne fais pas un roman historique, mais pour écrire, j'ai besoin de savoir que cette chose au titre et au visage changeant (parfois recueil de nouvelles, parfois tirant vers le roman) ne pourra pas être attaquée sur le plan des faits: tout le reste, oui. Mais sur les faits, sur la probabilité que mes personnages aient pu exister, même s'ils sont totalement inventés, non. Personne n'a survécu en haut du point d'impact dans la tour nord. Au restaurant Windows on the World, la chaleur, la fumée étaient étouffantes. Au 78e étage de la tour sud, la survie à l'impact du deuxième avion n'était pas impossible, mais rare.

Je n'ai de l'événement que des faits épars, des images vues à la télévision, des photographies, des histoires entendues. Pour le reconstruire, lui donner sens, je comble les espaces laissés béants entre ces faits. Je ne fais pas un ouvrage historique, je le rappelle. Mais si je ne considère pas que mon livre a une "mission", il me semble qu'il ne peut pas mentir. Qu'il ne peut pas détourner les faits. Tout le reste, oui, le reste étant l'image qu'on a voulu donner de l'événement, sa cristallisation en figures (le héros, la victime, le bon, le méchant). La liberté d'écrire le 11 septembre, elle vient d'une recherche de vraisemblance qui repose pour moi non pas sur un abandon de la véridicité, mais sur une négociation avec le réel: ce que je peux transformer, ce que je dois accepter.

La vérité? (1)

Je repense souvent à l'accident de mon frère. Les faits sont indiscutables: un homme, seul dans sa voiture un mercredi soir, dévie légèrement de sa route, à quelques kilomètres de chez lui, et se retrouve dans la voie d'un camion qu'il ne parvient pas à éviter. La force de l'impact ne pardonne pas. Le camion échoue dans un champ de maïs, la voiture de l'homme est détruite. Voilà les faits. J'ai eu beau tenter de comprendre l'incompréhensible, je n'ai pas pu savoir avec certitude ce qui s'était passé pour qu'un bon conducteur comme mon frère se retrouve là où il était. Toutes les explications sont demeurées dans les airs, même les plus difficiles à envisager, celles qu'on s'empresse de déconstruire parce qu'elles font trop peur. Je ne crois pas au suicide comme option, je le dirai tout de suite: mon frère était beaucoup trop précis, déterminé, pour risquer de se manquer, de survivre, ou pour blesser volontairement quelqu'un. Mais a-t-il eu un malaise? Les vents étaient parait-il forts, ce soir-là. Son jeep a-t-il été déporté par une bourrasque venue des champs? Et si la cause était un simple moment d'inattention, comme tout conducteur a à un moment ou à un autre, comme mon frère a peut-être eu très souvent pendant ses vingt ans de conduite automobile? Je ne sais pas.
Après son décès, accompagnant les pourquoi pour lesquels je n'avais pas de réponse, parce que celui qui aurait pu m'expliquer ce qui s'était passé ne pouvait plus répondre, j'ai aussi demandé comment. Médicalement. Presque froidement. Non, pas froidement, ce n'est pas vrai. Plutôt, méthodiquement: je voulais comprendre comment le corps de cet homme que j'aimais tant avait pu l'abandonner. Mon frère, lorsqu'il était petit, disait toujours "veux voir". Je repense à cela, ici maintenant, et me rends compte que si lui voulait voir, moi, je voulais comprendre. Alors lorsque je n'ai plus eu de mon frère que les souvenirs du soir de sa mort, du choc de le voir là, immobile, j'ai voulu comprendre la mécanique de son corps, de ses blessures, pour parvenir, difficilement, à admettre que mon grand frère n'avait eu aucune chance, et que s'il avait survécu, cela aurait été d'une manière qu'il aurait totalement refusée.
Que reste-t-il, après la mort d'un être aimé? Les faits s'apaisent, à un moment. Ils sont là, ils voilent encore, mais il vient un moment où pour comprendre, pour appréhender cette nouvelle réalité, il nous faut envisager les choses autrement, reconstruire un récit de l'événement qui intégrera ces faits, dans le meilleur des cas, mais qui comblera les espaces que les faits n'expliquent pas. Et au bout du compte, ici, maintenant, que mon frère ait eu un malaise, qu'il ait oublié de regarder devant lui, qu'il ait été emporté par un mouvement de colère ou la recherche d'un téléphone, ne change pas grand chose au fait qu'il n'est plus là. Le pourquoi, le comment, ne réparent rien.
Je n'écris pas la mort de mon frère, c'est vrai. Ou plutôt si, je l'ai écrite à tous les jours depuis le 25 octobre 2006, pour moi, pour la comprendre, pour non pas l'accepter mais vivre avec elle, pour apprendre à voir au-delà d'elle et retrouver mon frère, ma famille, la vie. (Je sais, c'est... mielleux? Laissez passer...)
James Frey, à Métropolis Bleu, a martelé aujourd'hui que les faits et la vérité font deux. Il n'a pas tort: les faits sont peut-être immuables, ils sont également fragmentés: le portrait qu'ils tracent d'un événement ne peut être que troué. Raconter, c'est combler ces trous, c'est adapter les faits pour accéder à une vérité (de l'expérience, du sujet, du texte en cours), pour que le réel de cette fiction, qu'il s'agisse de la mort de mon frère ou du 11 septembre, devienne LA réalité du personnage, du roman, de la nouvelle.

jeudi 22 avril 2010

Peter et Eva

Il voudrait, pour qu’ils la comprennent, pour que son portrait soit le plus vrai possible, il voudrait pouvoir dire qu’elle pleurait toujours après. C’était cela qui l’avait séduit, plus que ses yeux, plus que la passion qui agitait ses mains, plus que son corps de nageuse même si elle détestait l’odeur des piscines publiques. Après l’amour, elle pleurait, des larmes tranquilles, de chaque côté de ses joues, à l’extrémité extérieure de ses yeux. Il s’était inquiété, la première fois, puis il avait compris que c’était à ce moment-là, lorsque les larmes coulaient, qu’elle jouissait.


Il avait connu plusieurs femmes au cours de sa vie adulte, des femmes qui sentaient parfois le besoin d’appuyer leur orgasme de bruits, de sons et de paroles, et passé ses premières années où il avait besoin de preuves pour se croire adéquat, apte à donner du plaisir, il s’était mis à se méfier des bruyantes. Il était si facile, avait compris Peter, de feindre, qu’il avait commencé à chercher d’autres signes chez ses partenaires, des signes plus discrets. Le frémissement d’une main dans son dos. Un son dans le fond de la gorge. Des paupières s’ouvrant brusquement. Peter aimait suivre ainsi la montée de la jouissance des femmes qu’il rencontrait, mais certaines craignaient ce regard attentif à un moment où elles se seraient voulues tellement absorbées dans leur corps que les yeux de leur amant venaient déranger quelque chose.


Leur première nuit aurait pu être qualifiée d’erreur. Un flirt d’ascenseur Trop d’alcool. Un lit. Peter et Eva. Le désordre de vêtements lancés derrière eux, alors qu’ils titubaient vers la chambre. La cavalcade des mains, les têtes qui se heurtent parfois, le déplacement d’un bras, d’une jambe, pour faire place à cette autre chose, ce mouvement soudain unifié. Un cri, non, pas un cri, un son venu du fond de la gorge d’Eva, et un ahanement encore plus profond de Pierre. Des sons aussi indistincts que leurs mouvements. Aussi concentrés que les sensations.


Mais ce n’est qu’après que commencèrent les choses, après cette première nuit où Peter ne remarqua rien de particulier chez Eva, et où Eva fit ce qu’elle avait à faire, ressentit ce qu’elle ressentit, et rentra chez elle au petit matin avec le numéro de Peter sur son Palm Pilot.


Il se la raconte ainsi, la main courant sur le métal chaud de la rampe d’escalier. Voilà quelques étages maintenant que les pieds se débattent dans l’eau venue des gicleurs, aussi inutile qu’une petite tasse à thé pour écoper sur le Titanic. Il sait cela, pendant qu’il avance, il le sait sans avoir vu autre chose que des milliers de feuilles de papiers volant du haut de la tour, confettis pour un mardi de fête.


Eva pleurait. Une larme, de chaque côté de son visage. Il savait ainsi qu’elle jouissait. Il se répète cela, lui, Peter Thornbridge, 38 ans, comme si en l’évoquant, il la gardait en vie, il se maintenait en vie. Les marches, l’une après l’autre, le ressac de l’eau sur les paliers, la sueur dans son dos et sur sa main, la chaleur de la cage d’escalier. Avec la jouissance d’Eva, de petits, tous petits détails l’empêchent de bousculer cette descente de fourmis, sage et rangée, alors que son corps entier lui crie qu’il doit sortir, sortir maintenant, sans tarder. Le temps n’est pas à l’attente, et pourtant, voilà tout ce que Peter fait depuis maintenant 49 minutes.


Lorsqu’il s’arrête un moment pour laisser passer une autre compagnie de pompiers, Peter lit les consignes de sécurité d’un extincteur. Comme si, devant la perspective du feu mangeant son corps, l’homme moyen avec la concentration nécessaire pour intégrer les règles d’utilisation d’un extincteur. Pour mesurer la distance entre soi et le feu, viser correctement, appuyer sur la gâchette. Peter s’interroge sur le nombre d’extincteurs dans la tour, et se demande si quelqu’un, là-haut, s’emploie à attaquer le feu. Il recommence à descendre.


Étrange n’est-ce pas, dans une ville comme New York où, à l’heure de pointe, il ne faut pas hésiter à pousser pour entrer dans le métro, tout ça pour gagner quelques minutes, arriver plus tôt à destination, étrange que quelqu’un quelque part s’attende à ce que des milliers de personnes empruntent des cages d’escaliers d’une manière calme et posée. Apparemment, oui, s’il en croit le calme relatif avec lequel les pieds suivent le flot maintenant continu de l’eau qui déferle. Une marche à la fois. Poliment. Sagement. Un peu plus, et ils se tiendraient tous par la main, deux par deux, en chantant des chansons d’école.