dimanche 11 avril 2010

Leah et l'ironie

Leah se bat. Avec la veste empêtrée dans le sac coincé entre la carte d’identification et le portemonnaie qu’elle n’a pas eu le temps de ranger dans le bon compartiment. Elle se bat aussi avec des chaussures trop neuves et trop serrées, avec le désir de s’asseoir là, de ne plus bouger, de se mettre à pleurer, ou à rire, ou à crier. Mais surtout, Leah se bat avec elle-même. Ce n’est pas nouveau, cette lutte, Leah la connaît bien, il lui semble qu’elle l’habite depuis sa naissance. Non, ce n’est rien d’inédit. Sauf que si le combat est le même, les causes, cette fois, sont différentes. Et c’est avec cela que Leah se débat, pendant que ses souliers avalent ses pas, que le portemonnaie menace de se vider sur le sol, et qu’elle se demande sans cesse pourquoi elle continue à avancer. Les autres, elle les comprend. Ils veulent survivre. Mais elle?

Leah est arrivée au travail à 8h30 précises pour ce qu’elle savait sa dernière journée de travail. Pas seulement pour la compagnie. Ce mardi serait son dernier mardi, elle avait décidé d’en finir. Sa vie n’était pas si triste, ni si vide. Mais elle ne lui apportait plus rien. Leah, depuis mai, se sent vide. Neutre. Voilà le bon adjectif : neutre. Elle voudrait pouvoir pleurer, crier, hurler, elle rêverait de ressentir quelque chose, autre chose que ce grand silence en elle qui ne lui laisse aucun répit. Elle ne sourit même plus lorsque le soleil lui chauffe le visage ou que le rire d’un enfant surgit de nulle part. Tout l’été, elle a attendu, espéré que quelque chose se réveille en elle. Vu un psychologue. Pris des médicaments, pilules jaunes, bleues, blanches, qui l’étourdissaient et ne faisaient pas plus que mettre ce silence en elle en sourdine. Soyez patiente, lui ont dit tant le médecin que le psychologue. Il faut du temps pour se reconstruire.

Le problème, pense Leah pendant qu’elle sent derrière elle la pression de centaines de marcheurs, le problème, c’est que je ne sais pas pourquoi il me faut me reconstruire.

mercredi 31 mars 2010

Le sens des nombres

Le 11 septembre est un événement habité par des nombres: sur les 17400 personnes qui se trouvaient dans les tours au moment des attentats, environ 15000 personnes ont pu être évacuées. Dans la tour nord, 1402 personnes sont mortes, dont les 658 employés de la firme Cantor Fitzgerald présents ce matin-là. Dans la tour sud, 614 personnes sont mortes. 18 personnes se trouvant au-dessus du point d’impact dans la tour sud ont réussi à s’échapper. Aucune dans la tour nord. En tout, en comptant les victimes dans les avions et à Washington, 2819 personnes sont mortes. 77 % des victimes étaient des hommes, 23% des femmes. Entre 100 et 200 personnes seraient tombées ou auraient sauté des tours. 289 corps ont été retrouvés intacts à New York. Et les coroners ont eu à étudier 19858 restes humains. Dans le cas de 1717 familles, il n’y a eu aucun reste, aucune parcelle de corps à enterrer. Encore aujourd’hui, 9 ans après les attentats, le travail d’enquête sur l’identité des victimes continue. En plus des 2 tours de 110 étages qui se sont écroulées en 102 minutes, 5 autres immeubles se sont écroulés ou ont dû être démolis à cause de l'étendue des dommages. Les attentats du 11 septembre ont éliminé 124 millions de mètres carrés d'espaces à bureau.

Ces nombres forment à la fois le paysage et le voile du 11 septembre: ils renvoient à l'ampleur de l'événement, à la destruction humaine et immobilière. Ils rappellent ces images vues et revues d'un nuage de débris envahissant les rues. Le poids des nombres est tel que, parfois, ils sont brandis pour empêcher les questions, les doutes, les remises en cause. Pour obliger l'adhésion: devant ces milliers de victimes et les membres de leurs familles, que peut-on réellement dire?

Il y a aussi la symbolique des nombres: est-il vraiment nécessaire de redire encore une fois l'ironie planificatrice qui a fait que la date de l'événement ayant marqué un échec relatif des services de secours répète le numéro de téléphone de ces mêmes services aux États-Unis? Doit-on rappeler à quel point les nombres, lorsqu'il est question du 11 septembre, ont joué un rôle important dans la couleur donnée à l'événement? Que maintenant, certains nombres ne peuvent exister seuls, ont besoin d'un sous-titre lorsqu'ils parlent d'autre chose que ce matin-là de ce septembre-là? Maintenant, les nombres sont lourds, chargés de la mémoire des attentats, comme si les événements les avaient détournés aussi sûrement que les avions l'ont été.

Lorsqu'il est question des chiffres et des nombres du 11 septembre, rien ne semble donc véritablement gratuit. Ou peut-être serait-il plus juste de dire que les choix faits par les créateurs ne peuvent être gratuits, le poids des nombres étant tel qu'ils participent à part entière de l'identité de l'événement. La fiction pose la question de la vérité lorsqu'elle négocie avec un événement historique: comment raconter le réel en ayant suffisamment d'espace pour le réinventer? Qu'est-ce qui, des faits, doit être préservé et qu'est-ce qui peut être transformé? Tout, probablement. Ou peut-être pas.

Ian Monk, dans son poème Twin Towers, fonctionne sur le principe de l'énumération: deux colonnes, rappelant les deux tours, cohabitent sur la page. La colonne de gauche concerne surtout les choses, objets, se trouvant dans la tour. La colonne de droite, elle, se concentre sur les gens, énumérant les différents types de personnes habitant le World Trade Center (homme, femme, père/mère de famille, criminel, employé de soutien, etc.) Il est inévitable, en regardant la présentation physique du poème, de ne pas voir les tours. L'effet serait d'abord encore plus évident dans la version présente dans le livre Writing for the OuLiPo où la largeur des colonnes serait réduite graduellement, et où vers la fin, le sommet de l'une des tours se courberait. Avec la version trouvée en ligne, je n'ai pu m'empêcher de compter les lignes. Tant la version anglaise que française du poème compte 112 lignes. Ces deux lignes de "trop" me troublent. Que signifient-elles? Le nombre, trop près de la réalité (110 étages) ne peut être gratuit. Le poète a-t-il décidé d'ajouter des étages aux tours? Le nombre est-il accidentel? Est-il vraiment possible, en reproduisant la forme des deux tours, d'accidentellement ajouter des étages?

Je ne sais pas. Je suis intriguée par le poème, que je trouve par ailleurs intéressant. Mais les nombres du 11 septembre me hantent, je les connais trop pour ne pas croire à une intentionnalité derrière cette "erreur". Le poète a-t-il utilisé une information erronée? Cherche-t-il derrière ces deux étages à envoyer un message?

vendredi 26 mars 2010

La contamination

À réfléchir autant, à passer tant de temps à imaginer le matin du 11 septembre, peut-être est-il inévitable que chaque aéroport que je visite, chaque avion dans lequel je me retrouve, soit teinté par les événements de 2001. Ce matin, j’attends un vol pour Toronto. Alors que je cherche frénétiquement à terminer la conférence que je donnerai dans quelques heures, une femme arrive pour s’asseoir près de la fenêtre, comme moi. Elle a trois enfants : une petite fille dans une poussette, deux garçons de moins de 4 ans qui s’installent sur le rebord de la fenêtre. La femme est une pro des aéroports : en moins de deux, elle ouvre la valise des enfants, et étale au sol quelques jouets : deux livres, un ourson Elmo rouge, un Nintendo, une couverture, etc. Les enfants sont chez eux dans cet espace d’attente, près de la porte 47 de l’aéroport Dorval. Dans quelques minutes, nous entrerons tous dans l’avion, un Boeing 747 qui nous conduira à Toronto.

Je les regarde, cette famille tranquille, ces enfants bien élevés, et je les imagine dans l’avion, au-dessus du Canada. Se superpose une autre image : les mêmes enfants, la même mère, et moi, quelque part le long de l’Hudson River, nous préparant à mourir quelque part dans le World Trade Center.

Ce n’est pas que le vol me rende anxieuse. Au contraire, avec le temps, je deviens de plus en plus calme et confiante en avion. Je me suis surprise ce matin à faire ma valise en moins de deux, et j’ai passé les contrôles de sécurité avec une efficacité qui n’a rien à envier à celle de George Clooney dans Up in the Air. Ce n’est donc pas la peur que cela se produise à nouveau. C’est, plutôt, comme si je nous voyais, nous préparant pour un vol ordinaire, tout comme ceux qui sont partis de Boston, un matin de septembre.

Depuis quelque temps, il m’arrive de rêver au prochain livre, de concevoir dans mon sommeil son sujet. Je me réveille, et j’ai tout oublié. Ne reste que le livre en cours, ce recueil peuplé de personnages dont certains, comme moi ce matin, attendent leur vol, dans l’anonymat d’un hall d’aérogare. La contamination, elle est là : il ne peut être question de tour sans que ce soient celles du World Trade Center. Il ne peut pour l’instant être question d’avion sans que ce que j’y voie me permette de continuer à imaginer les passagers des quatre vols du 11 septembre. Peut-être est-ce parce que le projet m’occupe encore toute entière. Peut-être est-ce parce que ma réinvention du 11 septembre n’est pas encore terminée.

Comme pour les camions qui ne peuvent plus, après la mort de mon frère et mon propre accident, être innocents, peut-être est-ce aussi, finalement, que le 11 septembre est venu confirmer ce que je savais déjà : une fois à bord de l’avion, installés plus ou moins confortablement dans ces sièges, il nous faut consentir, nous abandonner, et savoir que peu importe ce qu’il arrivera, nous n’y pourrons rien.

vendredi 5 mars 2010

Le temps des stratégies

Je réfléchis beaucoup aux nouvelles ces jours-ci. On dira que c'est une autre façon de ne pas écrire. Peut-être. Sauf que je me pose des questions. Depuis le début, j'ai pris le parti de suivre mes personnages au cœur du 11 septembre, le plus près possible. Autrement dit, je ne leur donne pas une perspective d'ensemble sur l'événement. Ne m'intéressent ni la guerre, ni même la reconstruction, du moins pour les nouvelles. L'idée était de m'en tenir aux personnages, à ce qu'ils voyaient, vivaient, rencontraient, pour éviter quelques écueils que je repérais chez les autres: l'héroïsation des personnages, pour commencer, parce qu'il me semblait que ce serait désincarner chacune des victimes ou des survivants. Dans une conférence, la semaine dernière, j'ai repéré trois procédés: l'héroïsation, toujours, parce que soyons honnête, c'est la stratégie la plus fréquente tant chez les critiques que chez les auteurs; la tendance à appuyer très fort sur l'incommensurabilité de l'événement, comme s'il était impossible à raconter, à inventer; et la dernière stratégie, qui va avec les deux autres, et qui consiste à innocenter l'état, le pays, l'armée, les victimes. Je disais que cela allait avec la fixation des critiques et journalistes sur le ciel bleu: comme si lorsqu'il fait si beau, il était impossible que quelque chose se produise. "Out of the blue", totalement imprévisible. Trois stratégies, donc, qui travaillent l'événement, lui donnent une forme, une teinte. Et qui déterminent le regard que l'on porte, le jugement: les victimes deviennent des martyres, en gros.

J'ai choisi avec les nouvelles, donc, de me tenir au plus près de mes personnages, pour éviter d'en faire des héros. Je voulais à travers eux explorer l'événement dans son intensité, avant qu'il ne prenne véritablement forme, avant que sa forme, son sens, ait été déterminé, cristallisé par les discours. Cela me semblait, et me semble toujours, une bonne idée. Surtout à travers la forme nouvelle: mes textes, très brefs, suivent un, deux personnages, dans un moment très précis, comme des fragments de perception du moment qu'ils vivent.

C'est une question d'échelle, disait B.G. après ma conférence: le roman, la fiction, devant un événement d'une telle ampleur, ne peut faire autrement que de le reconstruire par des personnages, par leur point de vue. Autrement dit, pourrais-je ajouter, il s'agit de voir l'événement à portée humaine, et non d'en haut. Être au bas des tours, tout près, et non au-dessus, dans un hélicoptère qui ne pourrait que constater parce qu'il serait trop loin pour véritablement éprouver.

Quel est le problème alors?
Complexe. Je le répète, c'est peut-être une ruse, une manière de procrastiner alors que je sens la fin du projet (oui, j'achève, si je suis honnête, je ne peux que le constater: la chose avance, sûrement, prend forme. Il reste du boulot à faire, mais je ne crois pas pouvoir ajouter un autre personnage, une autre voix, à cette fresque). Je connais bien mes ruses pour ne pas écrire, pour torpiller l'écriture.

La question, par contre, est celle-ci: vais-je contre le temps? Le recueil devrait être publié à l'automne 2011. 10 ans après les attentats, mon point de vue, en se tenant au plus près du "trauma" (je me méfie de ce mot, il oriente déjà trop la lecture, il interprète) que vivent mes personnages, ne va-t-il pas à contre-courant? Ne devrais-je pas proposer autre chose que ce moment précis de leur histoire, ce moment de l'événement? Ne suis-je pas, moi-même, en train de forcer l'événement, le trauma, à se cristalliser, comme s'il n'y avait pas de vie, de futur après le 11 septembre?

J'aime beaucoup comment Siri Hustvedt traite l'événement dans Sorrows of an American: il est là, dans l'horizon du livre, mais n'est pas au centre, parce qu'autour, la vie a continué, et d'autres drames sont venus s'ajouter à celui-là. Les personnages, de temps à autre, tournent leur regard vers l'absence des tours, puis reprennent leur marche.

Ce n'est pas ce que je fais. Mes personnages sont, et demeurent, le 11 septembre 2001. Même ceux qui racontent l'après sont encore là. Ne pas proposer de vision d'ensemble est-il une manière de perpétuer, à jamais, le choc de l'événement? En voulant éviter l'héroïsation, suis-je allée me jeter dans la gueule du loup de l'incommensurabilité?

samedi 20 février 2010

Enseigner le 11 septembre

Le "Social Studies School Service" a créé le "September 11th Education Program": un cartable, contenant deux dvd et du matériel didactique reproductible. L'objectif? bien évidemment, offrir aux enseignants du secondaire (grades 6-12) le matériel vidéo, photographique et écrit leur permettant de présenter le 11 septembre à leurs étudiants. L'idée n'est pas en elle-même mauvaise: bien sûr, il faut enseigner le 11 septembre à des enfants qui, pour la plupart, n'étaient pas en âge de le comprendre lorsqu'il a eu lieu. Bien sûr, il faut organiser l'information, proposer un point de vue sur l'événement, et au mieux proposer différents points de vue sur les enjeux liés à l'événement.

Les dvd comprennent différents éléments: un vidéo commémoratif des grands événements de la journée, avec extraits d'entrevues de survivants, de familles des victimes, et de figures politiques (aurait-on vraiment pu faire l'économie de Guiliani?); et 70 entrevues mettant en scène les mêmes survivants, membres des familles, figures politiques, journalistes, etc., autour à la fois de la reconstitution d'une ligne du temps de la journée du 11 septembre et de différents thèmes reliés à l'événement, comme sa commémoration, la sécurité nationale, etc.

Il est évident que l'histoire enseignée aux enfants ne peut faire autrement qu'être biaisée. Ou enfin, il apparaît évident qu'elle ne peut faire l'économie du point de vue, celui du vainqueur dans le cas des conflits, ici celui de la victime. Dès le premier vidéo, le point de vue est clair: il sera question tout au long des extraits de l'événement à l'échelle des personnes, et non de l'état ou des raisons derrière les attentats. Bien sûr, dirai-je encore une fois, un acte d'une telle ampleur ne peut être justifié d'aucune façon, ce serait en minimiser l'impact. Certes. Mais de la même façon qu'il serait à mon sens erroné de parler ici de la montée du nazisme en Europe sans mentionner qu'au même moment, le Québec connaissait lui aussi sa propre radicalisation, histoire de montrer aux enfants que nous ne sommes pas à l'abri de l'extrémisme, ne serait-il pas possible de présenter l'événement dans son ensemble, en expliquant qui étaient les terroristes? Or, à aucun moment dans les multiples segments est-il question des revendications des groupes terroristes. Les individus ayant perpétrés les actes sont mentionnés, certes, mais en passant, et d'une manière qui, encore une fois, personnalise la discussion: ce n'est pas le groupe qui est désigné, ce serait lui donner une existence, une légitimité. Non, ce sont les "bad guys", les méchants.

S'il est possible de repérer, même sans avoir consulté les fiches écrites, certains des objets étudiés, par exemple les pour et contre des différents groupes s'opposant lorsqu'il est question du mémorial, l'absence complète d'un point de vue global sur l'événement, d'un point de vue dépassant dans les faits les 102 minutes de son déroulement, a de quoi étonner. Évacués de ce programme les événements précédant les attentats, sauf pour une ou deux mentions de l'attentat de 1993. Nul mot de ce qui a suivi les attentats non plus, en dehors de ce qui concerne directement les sites (déblayage, identification des restes, reconstruction, mémoriaux).

En fait, cela étonne, mais pas tant que ça. Au fond, même si dès les premiers instants, apparaissaient sur les écrans de télévision et les journaux imprimés les références à la guerre, la couverture du 11 septembre a été aveuglée d'entrée de jeu par la notion de victimes. Voire de martyres. Et le plus souvent de héros. Les "portraits of grief" du Times, en dirigeant l'attention, à chaque fois, sur une anecdote pour décrire la victime, avaient entrepris cette personnalisation de l'événement. Et cette personnalisation a pour effet de créer une surcharge émotionnelle comme Susan Sontag allant chercher tous les matins sa "dose" du 11 septembre en lisant les portraits et en versant quelques larmes. Que fait la surcharge? Elle a pour objectif de rendre visible, de donner un visage aux milliers de morts. C'est un objectif noble, auquel il est difficile de s'opposer, car la violence de la destruction du 11 septembre, cette violence qui a "pulvérisé" et annihilé ces corps et ces immeubles, a eu un effet justement dépersonnalisant. Mais la surcharge a un effet pervers: sous prétexte de rendre visible la victime, elle voile l'événement, de sorte qu'au lieu de voir à la fois la victime et l'acte, l'acte et son contexte, le contexte et ses causes, on ne voit plus que le visage d'un homme, d'une femme.

Ce que dit sans le dire le document pédagogique, c'est que rien ni personne n'aurait pu prévenir le 11 septembre, et le 11 septembre ne se compare à aucun événement dans l'histoire (disons des États-Unis, même si les discours vont au-delà des limites nationales). Derrière cette surcharge émotionnelle se cache ainsi un autre mécanisme du 11 septembre: marteler l'innocence de la victime permet la constitution du discours d'exception, de l'incommensurabilité de l'événement. Et c'est ne considérer de l'événement que sa part humaine, l'extraire de son contexte socio-historico-politique. Ce qui me semble plutôt dangereux.

Et cela, Jay Winuk, dans son commentaire au sujet de la création du 9/11 National Day of Service le dit très bien: fusionner la mémoire du 11 septembre avec l'héroïsme, c'est faire en sorte qu'on se souvienne du fait que les Américains sont bons. The good guys, par opposition bien sûr aux bad guys. Il s'agit-là, finalement, d'une manière de contrôler la mémoire de l'événement. Et le tout se fait dans la plus grande "innocence": "Harness the memories of 9/11 to help others in need, through charitable acts and public services", propose le documentaire, à sa toute fin. "Harness". Soyons positifs. Optimistes. Et espérons que le "harness", ici, fait davantage référence au principe de contrôle, de diffusion unifiée de l'événement, et non à l'exploitation pure et simple du souvenir. Mais lequel est le pire?

dimanche 17 janvier 2010

Le spectacle des corps

Quand, le 12 septembre 2001, Todd Maisel fait publier en première page la photographie d'une main coupée, l'éditeur du Daily News, Ed Kosner se retrouve au centre d'une controverse: on ne montre pas les corps, et encore moins les parties de corps, clament plusieurs. Les images des corps tombant ou sautant des tours heurtent déjà la sensibilité de lecteurs de journaux par ailleurs profondément troublés par les attentats. Déjà, parce que c'est déjà trop.

Les images du 11 septembre, qu'elles soient télévisuelles ou photographiques, ont été largement censurées par les décisions institutionnelles des éditeurs de contenu mais aussi, de biais, par un commentaire politique: devant l'ennemi, il ne faut pas montrer les corps. Les corps démembrés, morts, sont une marque de faiblesse, une faiblesse inavouable lorsque vient le temps de combattre un ennemi invisible et protéi-forme. Peut-être. Peut-être, aussi, n'y avait-il pas grand chose à montrer, comme l'a dit Mary Ann Golon du Time (citée par David Friend): "They thought, there had to be arms and legs and hands. But there weren’t. The FDNY photographer who worked with the forensics crews said the destruction was so complete there were times when you would not even see a whole telephone or a whole keypad. It had turned to dust." Très peu d'images des corps, qu'ils soient "intacts", entiers, ou démembrés ont donc circulé depuis les attentats du 11 septembre. On soupçonne pourtant que plusieurs photographies ont été prises, non seulement le jour même mais également dans les semaines et les mois qui ont suivi, pendant la recherche des restes humains à Ground Zero. Peut-être ces images pour l'instant conservées autant par des photographes que par des "civils" et des pompiers, policiers et secouristes, referont-elles surface lorsque suffisamment de temps aura passé.

Je discutais, il y a quelques jours, avec D.B. Toutes les deux profondément troublées par la désolation en Haïti suite au tremblement de terre du 12 janvier, nous nous sommes mises à parler des images provenant d'Haïti: les survivants en état de choc, les blessés attendant des soins qui, peut-être n'arriveront pas à temps. Et les autres, ceux qui gisent dans les rues, le corps parfois à peine camouflé par un drap. Le plus souvent, une main, un pied, déformés par des fractures, dépassent. Pourquoi ces corps, demandait D., sont-ils montrés de la sorte, presque cavalièrement, alors que les corps du 11 septembre ont été cachés? Le fait que le séisme (tout comme l'ouragan Katrina) soit un désastre naturel joue-t-il dans la représentation que l'on en donne? Après tout, suggérait-elle, dans le cas du 11 septembre, un acte de guerre venait d'être commis, montrer les victimes aurait été une admission de vulnérabilité devant l'ennemi.

Peut-être. Sauf que. Sauf que les images de victimes de conflits armés circulent allègrement le reste du temps. Et que ces mêmes États-Unis, si opposés à la diffusion d'images des victimes du 11 septembre, n'en montrent pas moins des images venant d'Irak ou d'Afghanistan, de Palestine ou d'ailleurs.

Qu'est-ce qui fait que certaines victimes doivent être cachées, alors que d'autres sont montrées? Les journaux, les reportages télévisés envahis par les corps qui jonchent les rues de Port-au-Prince, pourraient-ils se détourner de ces images qui ne peuvent faire autrement que de heurter la diaspora haïtienne à travers le monde qui cherche dans les images ses ressortissants pour savoir enfin qui a survécu? Montrer les images, dans le cas d'Haïti, de la Nouvelle-Orléans, est-il une manière de provoquer suffisamment la compassion pour s'assurer que la communauté internationale agira?

Et il y a l'autre raison, celle qui est difficile à aborder: le 11 septembre, les victimes, en tant que collectivité, provenaient d'une Amérique sinon aisée, du moins favorisée. Ce n'était pas le cas en Nouvelle-Orléans: les victimes des inondations qui ont suivi Katrina étaient, pour la plupart, pauvres. Et noires. Palestine, Irak, Afghanistan, et maintenant Haïti: les victimes sont, pour plusieurs, l'Autre. Et peut-être est-il plus facile de montrer l'Autre dans toute sa vulnérabilité, sa faiblesse. Peut-être le montrer n'engage-t-il à rien. Sauf à une compassion un peu fausse, un peu décalée, qui n'est peut-être qu'une autre manière de perpétuer une distance, un contrôle, un jugement sur des populations moins favorisées que d'autres, moins gâtées par la vie, moins protégées des périls, simplement par un hasard de la naissance.

À cette réflexion, encore embryonnaire, encore troublée par la force des images, l'impuissance à aider, je ne peux répondre que ceci: montrer ou non les corps répond d'une stratégie. Cette stratégie, qu'elle soit humanitaire ou politique, n'en demeure pas moins une manière de contrôler tant l'information que la réaction de celui ou celle qui regarde les images. Et même si son objectif, comme cela semble le cas en ce moment, est juste, encourager les dons et l'aide humanitaire, encourager une réponse mondiale, cela ne change pas le fait que la manière de le faire, elle, semble injuste.

Ou, plus justement, irrespectueuse.

mardi 24 novembre 2009

L'ironie n'est pas morte

Parce que j'avançais dans les nouvelles et voulais vérifier quelques petites choses (la trajectoire de la fuite, les noms de rues, le quartier), je suis retournée passer quelques jours à New York. Bien sûr, toutes les raisons sont bonnes pour me réfugier dans cette ville où je me sens, depuis le premier jour, chez moi. Mais il est tout aussi vrai que les nouvelles vont bien: les morceaux se mettent en place, et s'il reste du boulot à faire, des personnages à développer, des nouvelles à compléter, le projet est de plus en plus visible.

Un autre projet prend forme, ou plutôt, sort de terre. Voilà maintenant que l'on peut voir l'empreinte des tours disparues, alors qu'avance la construction du mémorial et ce, même s'il est plus difficile de repérer le musée dans les multiples formes géométriques présentes sur le site. Le mémorial prendra la forme de deux bassins carrés, correspondant à l'empreinte des tours, encerclés par des arbres et des bancs. Une partie du musée se trouvera sous terre, tandis que l'autre, au-dessus du sol, viendra compléter l'aménagement du site. La tour 1, Freedom Tower pour les intimes, sort tranquillement de terre. Je la soupçonne d'en être quelque part autour du 4e ou du 5e étage. Les officiels tentent de la rebaptiser d'une manière un peu moins... symbolique, afin d'éviter le "malaise" chez ses futurs locataires. Plusieurs New-Yorkais résistent à ce changement de nom, et après tout, pourquoi: il s'agit bel et bien d'une tour à l'origine baptisée Freedom Tower, appelée de la sorte pendant des années, et dont la hauteur, extrêmement symbolique, sera de 1776 pieds (l'année de l'Indépendance). Le revirement a de quoi étonner.
Le travail, tout autour du site, avance aussi. Les ouvriers sont encore à déconstruire l'immeuble de la Banker's Trust, lentement, étage après étage. En fait, on pourrait presque penser que les deux, la construction de Tower 1 et la déconstruction du Banker's Trust, seront achevés en même temps, tant ils prennent du temps à se faire. Depuis mon dernier séjour, en juillet, il m'a semblé que cette fameuse Banque n'avait perdu que quelques étages, alors que les progrès de la tour, eux, étaient autrement plus visibles. Mais après tout, il a fallu tant de temps avant de commencer à déconstruire cet immeuble (2 ans seulement pour commencer la décontamination, si je ne me trompe pas) que la lenteur ne peut peut-être pas faire autrement que de continuer à la déterminer.

Mes deux premiers voyages à New York, je m'étais interrogée sur le temps qui passe: entre la ville en elle-même et son Ground Zero, grand espace toujours vide, il me semblait y avoir un écart. Et puis, cette fois-ci, j'ai aperçu quelque chose qui me dit que, peut-être, le temps a effectivement changé quelque chose. Et ce n'est pas à cause de l'avancement des travaux. Non, ce que j'ai vu à New York cette fois-ci passe pratiquement inaperçu, mais c'est précisément cela, ce caractère anodin, qui montre l'évolution. Rappelez-vous: des films ont été modifiés, voire carrément largués, parce que leur thème était trop près des événements. Les génériques des émissions de télévision ont été "nettoyés", les tours retirées des images (Friends, Sex and the City). Certains mots, certains thèmes ont été longtemps bannis, le politiquement correct jouant du coude avec le respect pour les familles des victimes et pour les survivants. Il y a encore à New York et aux États-Unis certaines zones d'ombres lorsqu'il est question des attentats, et la délicatesse ou la prudence semblent encore plus de mises à New York où certaines de mes questions, malgré leur prudence, ont été reçues avec un malaise évident.

Pourtant, alors que j'observais depuis le Winter Garden le travail des grues sur le site du World Trade Center, mon regard a été attiré par une banderole, en apparence complètement banale.


"'Fall' into Fashion", dit le slogan du grand magasin d'aubaines Century 21. Le jeu de mot avec la saison est tout aussi évident qu'il était facile. Le message est limpide, après tout. Sauf que. Sauf que comment ne pas penser aux "falling men", ces hommes et ces femmes qui sont tombés des tours le matin du 11 septembre? Après tout, la proximité du magasin avec le site ne peut être ignorée, puisque pour voir cette banderole, il faut être de l'autre côté de Ground Zero. Autrement dit, on ne peut voir la banderole sans voir du même coup l'espace laissé vide par la disparition du complexe du World Trade Center.

Que dit cette proximité? Elle dit, simplement, que le temps a passé. Que si, pendant longtemps, il a été impossible pour plusieurs Américains d'envisager le sort de ces êtres humains tombant des tours (sautaient-ils volontairement? ont-ils été poussés? était-ce un choix ou une nécessité qui les faisait se jeter dans le vide?), la sensibilité sémantique s'effrite, s'érode. Les mots reprennent un peu de leur sens, cessent de désigner l'espace béant.

Plus que la mise en forme graduelle du site, la progression de la construction de la Tour 1, c'est cela, cette banderole commerciale toute simple, qui me dit que, 8 ans plus tard, New York apprivoise l'événement.