vendredi 26 mars 2010

La contamination

À réfléchir autant, à passer tant de temps à imaginer le matin du 11 septembre, peut-être est-il inévitable que chaque aéroport que je visite, chaque avion dans lequel je me retrouve, soit teinté par les événements de 2001. Ce matin, j’attends un vol pour Toronto. Alors que je cherche frénétiquement à terminer la conférence que je donnerai dans quelques heures, une femme arrive pour s’asseoir près de la fenêtre, comme moi. Elle a trois enfants : une petite fille dans une poussette, deux garçons de moins de 4 ans qui s’installent sur le rebord de la fenêtre. La femme est une pro des aéroports : en moins de deux, elle ouvre la valise des enfants, et étale au sol quelques jouets : deux livres, un ourson Elmo rouge, un Nintendo, une couverture, etc. Les enfants sont chez eux dans cet espace d’attente, près de la porte 47 de l’aéroport Dorval. Dans quelques minutes, nous entrerons tous dans l’avion, un Boeing 747 qui nous conduira à Toronto.

Je les regarde, cette famille tranquille, ces enfants bien élevés, et je les imagine dans l’avion, au-dessus du Canada. Se superpose une autre image : les mêmes enfants, la même mère, et moi, quelque part le long de l’Hudson River, nous préparant à mourir quelque part dans le World Trade Center.

Ce n’est pas que le vol me rende anxieuse. Au contraire, avec le temps, je deviens de plus en plus calme et confiante en avion. Je me suis surprise ce matin à faire ma valise en moins de deux, et j’ai passé les contrôles de sécurité avec une efficacité qui n’a rien à envier à celle de George Clooney dans Up in the Air. Ce n’est donc pas la peur que cela se produise à nouveau. C’est, plutôt, comme si je nous voyais, nous préparant pour un vol ordinaire, tout comme ceux qui sont partis de Boston, un matin de septembre.

Depuis quelque temps, il m’arrive de rêver au prochain livre, de concevoir dans mon sommeil son sujet. Je me réveille, et j’ai tout oublié. Ne reste que le livre en cours, ce recueil peuplé de personnages dont certains, comme moi ce matin, attendent leur vol, dans l’anonymat d’un hall d’aérogare. La contamination, elle est là : il ne peut être question de tour sans que ce soient celles du World Trade Center. Il ne peut pour l’instant être question d’avion sans que ce que j’y voie me permette de continuer à imaginer les passagers des quatre vols du 11 septembre. Peut-être est-ce parce que le projet m’occupe encore toute entière. Peut-être est-ce parce que ma réinvention du 11 septembre n’est pas encore terminée.

Comme pour les camions qui ne peuvent plus, après la mort de mon frère et mon propre accident, être innocents, peut-être est-ce aussi, finalement, que le 11 septembre est venu confirmer ce que je savais déjà : une fois à bord de l’avion, installés plus ou moins confortablement dans ces sièges, il nous faut consentir, nous abandonner, et savoir que peu importe ce qu’il arrivera, nous n’y pourrons rien.

vendredi 5 mars 2010

Le temps des stratégies

Je réfléchis beaucoup aux nouvelles ces jours-ci. On dira que c'est une autre façon de ne pas écrire. Peut-être. Sauf que je me pose des questions. Depuis le début, j'ai pris le parti de suivre mes personnages au cœur du 11 septembre, le plus près possible. Autrement dit, je ne leur donne pas une perspective d'ensemble sur l'événement. Ne m'intéressent ni la guerre, ni même la reconstruction, du moins pour les nouvelles. L'idée était de m'en tenir aux personnages, à ce qu'ils voyaient, vivaient, rencontraient, pour éviter quelques écueils que je repérais chez les autres: l'héroïsation des personnages, pour commencer, parce qu'il me semblait que ce serait désincarner chacune des victimes ou des survivants. Dans une conférence, la semaine dernière, j'ai repéré trois procédés: l'héroïsation, toujours, parce que soyons honnête, c'est la stratégie la plus fréquente tant chez les critiques que chez les auteurs; la tendance à appuyer très fort sur l'incommensurabilité de l'événement, comme s'il était impossible à raconter, à inventer; et la dernière stratégie, qui va avec les deux autres, et qui consiste à innocenter l'état, le pays, l'armée, les victimes. Je disais que cela allait avec la fixation des critiques et journalistes sur le ciel bleu: comme si lorsqu'il fait si beau, il était impossible que quelque chose se produise. "Out of the blue", totalement imprévisible. Trois stratégies, donc, qui travaillent l'événement, lui donnent une forme, une teinte. Et qui déterminent le regard que l'on porte, le jugement: les victimes deviennent des martyres, en gros.

J'ai choisi avec les nouvelles, donc, de me tenir au plus près de mes personnages, pour éviter d'en faire des héros. Je voulais à travers eux explorer l'événement dans son intensité, avant qu'il ne prenne véritablement forme, avant que sa forme, son sens, ait été déterminé, cristallisé par les discours. Cela me semblait, et me semble toujours, une bonne idée. Surtout à travers la forme nouvelle: mes textes, très brefs, suivent un, deux personnages, dans un moment très précis, comme des fragments de perception du moment qu'ils vivent.

C'est une question d'échelle, disait B.G. après ma conférence: le roman, la fiction, devant un événement d'une telle ampleur, ne peut faire autrement que de le reconstruire par des personnages, par leur point de vue. Autrement dit, pourrais-je ajouter, il s'agit de voir l'événement à portée humaine, et non d'en haut. Être au bas des tours, tout près, et non au-dessus, dans un hélicoptère qui ne pourrait que constater parce qu'il serait trop loin pour véritablement éprouver.

Quel est le problème alors?
Complexe. Je le répète, c'est peut-être une ruse, une manière de procrastiner alors que je sens la fin du projet (oui, j'achève, si je suis honnête, je ne peux que le constater: la chose avance, sûrement, prend forme. Il reste du boulot à faire, mais je ne crois pas pouvoir ajouter un autre personnage, une autre voix, à cette fresque). Je connais bien mes ruses pour ne pas écrire, pour torpiller l'écriture.

La question, par contre, est celle-ci: vais-je contre le temps? Le recueil devrait être publié à l'automne 2011. 10 ans après les attentats, mon point de vue, en se tenant au plus près du "trauma" (je me méfie de ce mot, il oriente déjà trop la lecture, il interprète) que vivent mes personnages, ne va-t-il pas à contre-courant? Ne devrais-je pas proposer autre chose que ce moment précis de leur histoire, ce moment de l'événement? Ne suis-je pas, moi-même, en train de forcer l'événement, le trauma, à se cristalliser, comme s'il n'y avait pas de vie, de futur après le 11 septembre?

J'aime beaucoup comment Siri Hustvedt traite l'événement dans Sorrows of an American: il est là, dans l'horizon du livre, mais n'est pas au centre, parce qu'autour, la vie a continué, et d'autres drames sont venus s'ajouter à celui-là. Les personnages, de temps à autre, tournent leur regard vers l'absence des tours, puis reprennent leur marche.

Ce n'est pas ce que je fais. Mes personnages sont, et demeurent, le 11 septembre 2001. Même ceux qui racontent l'après sont encore là. Ne pas proposer de vision d'ensemble est-il une manière de perpétuer, à jamais, le choc de l'événement? En voulant éviter l'héroïsation, suis-je allée me jeter dans la gueule du loup de l'incommensurabilité?

samedi 20 février 2010

Enseigner le 11 septembre

Le "Social Studies School Service" a créé le "September 11th Education Program": un cartable, contenant deux dvd et du matériel didactique reproductible. L'objectif? bien évidemment, offrir aux enseignants du secondaire (grades 6-12) le matériel vidéo, photographique et écrit leur permettant de présenter le 11 septembre à leurs étudiants. L'idée n'est pas en elle-même mauvaise: bien sûr, il faut enseigner le 11 septembre à des enfants qui, pour la plupart, n'étaient pas en âge de le comprendre lorsqu'il a eu lieu. Bien sûr, il faut organiser l'information, proposer un point de vue sur l'événement, et au mieux proposer différents points de vue sur les enjeux liés à l'événement.

Les dvd comprennent différents éléments: un vidéo commémoratif des grands événements de la journée, avec extraits d'entrevues de survivants, de familles des victimes, et de figures politiques (aurait-on vraiment pu faire l'économie de Guiliani?); et 70 entrevues mettant en scène les mêmes survivants, membres des familles, figures politiques, journalistes, etc., autour à la fois de la reconstitution d'une ligne du temps de la journée du 11 septembre et de différents thèmes reliés à l'événement, comme sa commémoration, la sécurité nationale, etc.

Il est évident que l'histoire enseignée aux enfants ne peut faire autrement qu'être biaisée. Ou enfin, il apparaît évident qu'elle ne peut faire l'économie du point de vue, celui du vainqueur dans le cas des conflits, ici celui de la victime. Dès le premier vidéo, le point de vue est clair: il sera question tout au long des extraits de l'événement à l'échelle des personnes, et non de l'état ou des raisons derrière les attentats. Bien sûr, dirai-je encore une fois, un acte d'une telle ampleur ne peut être justifié d'aucune façon, ce serait en minimiser l'impact. Certes. Mais de la même façon qu'il serait à mon sens erroné de parler ici de la montée du nazisme en Europe sans mentionner qu'au même moment, le Québec connaissait lui aussi sa propre radicalisation, histoire de montrer aux enfants que nous ne sommes pas à l'abri de l'extrémisme, ne serait-il pas possible de présenter l'événement dans son ensemble, en expliquant qui étaient les terroristes? Or, à aucun moment dans les multiples segments est-il question des revendications des groupes terroristes. Les individus ayant perpétrés les actes sont mentionnés, certes, mais en passant, et d'une manière qui, encore une fois, personnalise la discussion: ce n'est pas le groupe qui est désigné, ce serait lui donner une existence, une légitimité. Non, ce sont les "bad guys", les méchants.

S'il est possible de repérer, même sans avoir consulté les fiches écrites, certains des objets étudiés, par exemple les pour et contre des différents groupes s'opposant lorsqu'il est question du mémorial, l'absence complète d'un point de vue global sur l'événement, d'un point de vue dépassant dans les faits les 102 minutes de son déroulement, a de quoi étonner. Évacués de ce programme les événements précédant les attentats, sauf pour une ou deux mentions de l'attentat de 1993. Nul mot de ce qui a suivi les attentats non plus, en dehors de ce qui concerne directement les sites (déblayage, identification des restes, reconstruction, mémoriaux).

En fait, cela étonne, mais pas tant que ça. Au fond, même si dès les premiers instants, apparaissaient sur les écrans de télévision et les journaux imprimés les références à la guerre, la couverture du 11 septembre a été aveuglée d'entrée de jeu par la notion de victimes. Voire de martyres. Et le plus souvent de héros. Les "portraits of grief" du Times, en dirigeant l'attention, à chaque fois, sur une anecdote pour décrire la victime, avaient entrepris cette personnalisation de l'événement. Et cette personnalisation a pour effet de créer une surcharge émotionnelle comme Susan Sontag allant chercher tous les matins sa "dose" du 11 septembre en lisant les portraits et en versant quelques larmes. Que fait la surcharge? Elle a pour objectif de rendre visible, de donner un visage aux milliers de morts. C'est un objectif noble, auquel il est difficile de s'opposer, car la violence de la destruction du 11 septembre, cette violence qui a "pulvérisé" et annihilé ces corps et ces immeubles, a eu un effet justement dépersonnalisant. Mais la surcharge a un effet pervers: sous prétexte de rendre visible la victime, elle voile l'événement, de sorte qu'au lieu de voir à la fois la victime et l'acte, l'acte et son contexte, le contexte et ses causes, on ne voit plus que le visage d'un homme, d'une femme.

Ce que dit sans le dire le document pédagogique, c'est que rien ni personne n'aurait pu prévenir le 11 septembre, et le 11 septembre ne se compare à aucun événement dans l'histoire (disons des États-Unis, même si les discours vont au-delà des limites nationales). Derrière cette surcharge émotionnelle se cache ainsi un autre mécanisme du 11 septembre: marteler l'innocence de la victime permet la constitution du discours d'exception, de l'incommensurabilité de l'événement. Et c'est ne considérer de l'événement que sa part humaine, l'extraire de son contexte socio-historico-politique. Ce qui me semble plutôt dangereux.

Et cela, Jay Winuk, dans son commentaire au sujet de la création du 9/11 National Day of Service le dit très bien: fusionner la mémoire du 11 septembre avec l'héroïsme, c'est faire en sorte qu'on se souvienne du fait que les Américains sont bons. The good guys, par opposition bien sûr aux bad guys. Il s'agit-là, finalement, d'une manière de contrôler la mémoire de l'événement. Et le tout se fait dans la plus grande "innocence": "Harness the memories of 9/11 to help others in need, through charitable acts and public services", propose le documentaire, à sa toute fin. "Harness". Soyons positifs. Optimistes. Et espérons que le "harness", ici, fait davantage référence au principe de contrôle, de diffusion unifiée de l'événement, et non à l'exploitation pure et simple du souvenir. Mais lequel est le pire?

dimanche 17 janvier 2010

Le spectacle des corps

Quand, le 12 septembre 2001, Todd Maisel fait publier en première page la photographie d'une main coupée, l'éditeur du Daily News, Ed Kosner se retrouve au centre d'une controverse: on ne montre pas les corps, et encore moins les parties de corps, clament plusieurs. Les images des corps tombant ou sautant des tours heurtent déjà la sensibilité de lecteurs de journaux par ailleurs profondément troublés par les attentats. Déjà, parce que c'est déjà trop.

Les images du 11 septembre, qu'elles soient télévisuelles ou photographiques, ont été largement censurées par les décisions institutionnelles des éditeurs de contenu mais aussi, de biais, par un commentaire politique: devant l'ennemi, il ne faut pas montrer les corps. Les corps démembrés, morts, sont une marque de faiblesse, une faiblesse inavouable lorsque vient le temps de combattre un ennemi invisible et protéi-forme. Peut-être. Peut-être, aussi, n'y avait-il pas grand chose à montrer, comme l'a dit Mary Ann Golon du Time (citée par David Friend): "They thought, there had to be arms and legs and hands. But there weren’t. The FDNY photographer who worked with the forensics crews said the destruction was so complete there were times when you would not even see a whole telephone or a whole keypad. It had turned to dust." Très peu d'images des corps, qu'ils soient "intacts", entiers, ou démembrés ont donc circulé depuis les attentats du 11 septembre. On soupçonne pourtant que plusieurs photographies ont été prises, non seulement le jour même mais également dans les semaines et les mois qui ont suivi, pendant la recherche des restes humains à Ground Zero. Peut-être ces images pour l'instant conservées autant par des photographes que par des "civils" et des pompiers, policiers et secouristes, referont-elles surface lorsque suffisamment de temps aura passé.

Je discutais, il y a quelques jours, avec D.B. Toutes les deux profondément troublées par la désolation en Haïti suite au tremblement de terre du 12 janvier, nous nous sommes mises à parler des images provenant d'Haïti: les survivants en état de choc, les blessés attendant des soins qui, peut-être n'arriveront pas à temps. Et les autres, ceux qui gisent dans les rues, le corps parfois à peine camouflé par un drap. Le plus souvent, une main, un pied, déformés par des fractures, dépassent. Pourquoi ces corps, demandait D., sont-ils montrés de la sorte, presque cavalièrement, alors que les corps du 11 septembre ont été cachés? Le fait que le séisme (tout comme l'ouragan Katrina) soit un désastre naturel joue-t-il dans la représentation que l'on en donne? Après tout, suggérait-elle, dans le cas du 11 septembre, un acte de guerre venait d'être commis, montrer les victimes aurait été une admission de vulnérabilité devant l'ennemi.

Peut-être. Sauf que. Sauf que les images de victimes de conflits armés circulent allègrement le reste du temps. Et que ces mêmes États-Unis, si opposés à la diffusion d'images des victimes du 11 septembre, n'en montrent pas moins des images venant d'Irak ou d'Afghanistan, de Palestine ou d'ailleurs.

Qu'est-ce qui fait que certaines victimes doivent être cachées, alors que d'autres sont montrées? Les journaux, les reportages télévisés envahis par les corps qui jonchent les rues de Port-au-Prince, pourraient-ils se détourner de ces images qui ne peuvent faire autrement que de heurter la diaspora haïtienne à travers le monde qui cherche dans les images ses ressortissants pour savoir enfin qui a survécu? Montrer les images, dans le cas d'Haïti, de la Nouvelle-Orléans, est-il une manière de provoquer suffisamment la compassion pour s'assurer que la communauté internationale agira?

Et il y a l'autre raison, celle qui est difficile à aborder: le 11 septembre, les victimes, en tant que collectivité, provenaient d'une Amérique sinon aisée, du moins favorisée. Ce n'était pas le cas en Nouvelle-Orléans: les victimes des inondations qui ont suivi Katrina étaient, pour la plupart, pauvres. Et noires. Palestine, Irak, Afghanistan, et maintenant Haïti: les victimes sont, pour plusieurs, l'Autre. Et peut-être est-il plus facile de montrer l'Autre dans toute sa vulnérabilité, sa faiblesse. Peut-être le montrer n'engage-t-il à rien. Sauf à une compassion un peu fausse, un peu décalée, qui n'est peut-être qu'une autre manière de perpétuer une distance, un contrôle, un jugement sur des populations moins favorisées que d'autres, moins gâtées par la vie, moins protégées des périls, simplement par un hasard de la naissance.

À cette réflexion, encore embryonnaire, encore troublée par la force des images, l'impuissance à aider, je ne peux répondre que ceci: montrer ou non les corps répond d'une stratégie. Cette stratégie, qu'elle soit humanitaire ou politique, n'en demeure pas moins une manière de contrôler tant l'information que la réaction de celui ou celle qui regarde les images. Et même si son objectif, comme cela semble le cas en ce moment, est juste, encourager les dons et l'aide humanitaire, encourager une réponse mondiale, cela ne change pas le fait que la manière de le faire, elle, semble injuste.

Ou, plus justement, irrespectueuse.

mardi 24 novembre 2009

L'ironie n'est pas morte

Parce que j'avançais dans les nouvelles et voulais vérifier quelques petites choses (la trajectoire de la fuite, les noms de rues, le quartier), je suis retournée passer quelques jours à New York. Bien sûr, toutes les raisons sont bonnes pour me réfugier dans cette ville où je me sens, depuis le premier jour, chez moi. Mais il est tout aussi vrai que les nouvelles vont bien: les morceaux se mettent en place, et s'il reste du boulot à faire, des personnages à développer, des nouvelles à compléter, le projet est de plus en plus visible.

Un autre projet prend forme, ou plutôt, sort de terre. Voilà maintenant que l'on peut voir l'empreinte des tours disparues, alors qu'avance la construction du mémorial et ce, même s'il est plus difficile de repérer le musée dans les multiples formes géométriques présentes sur le site. Le mémorial prendra la forme de deux bassins carrés, correspondant à l'empreinte des tours, encerclés par des arbres et des bancs. Une partie du musée se trouvera sous terre, tandis que l'autre, au-dessus du sol, viendra compléter l'aménagement du site. La tour 1, Freedom Tower pour les intimes, sort tranquillement de terre. Je la soupçonne d'en être quelque part autour du 4e ou du 5e étage. Les officiels tentent de la rebaptiser d'une manière un peu moins... symbolique, afin d'éviter le "malaise" chez ses futurs locataires. Plusieurs New-Yorkais résistent à ce changement de nom, et après tout, pourquoi: il s'agit bel et bien d'une tour à l'origine baptisée Freedom Tower, appelée de la sorte pendant des années, et dont la hauteur, extrêmement symbolique, sera de 1776 pieds (l'année de l'Indépendance). Le revirement a de quoi étonner.
Le travail, tout autour du site, avance aussi. Les ouvriers sont encore à déconstruire l'immeuble de la Banker's Trust, lentement, étage après étage. En fait, on pourrait presque penser que les deux, la construction de Tower 1 et la déconstruction du Banker's Trust, seront achevés en même temps, tant ils prennent du temps à se faire. Depuis mon dernier séjour, en juillet, il m'a semblé que cette fameuse Banque n'avait perdu que quelques étages, alors que les progrès de la tour, eux, étaient autrement plus visibles. Mais après tout, il a fallu tant de temps avant de commencer à déconstruire cet immeuble (2 ans seulement pour commencer la décontamination, si je ne me trompe pas) que la lenteur ne peut peut-être pas faire autrement que de continuer à la déterminer.

Mes deux premiers voyages à New York, je m'étais interrogée sur le temps qui passe: entre la ville en elle-même et son Ground Zero, grand espace toujours vide, il me semblait y avoir un écart. Et puis, cette fois-ci, j'ai aperçu quelque chose qui me dit que, peut-être, le temps a effectivement changé quelque chose. Et ce n'est pas à cause de l'avancement des travaux. Non, ce que j'ai vu à New York cette fois-ci passe pratiquement inaperçu, mais c'est précisément cela, ce caractère anodin, qui montre l'évolution. Rappelez-vous: des films ont été modifiés, voire carrément largués, parce que leur thème était trop près des événements. Les génériques des émissions de télévision ont été "nettoyés", les tours retirées des images (Friends, Sex and the City). Certains mots, certains thèmes ont été longtemps bannis, le politiquement correct jouant du coude avec le respect pour les familles des victimes et pour les survivants. Il y a encore à New York et aux États-Unis certaines zones d'ombres lorsqu'il est question des attentats, et la délicatesse ou la prudence semblent encore plus de mises à New York où certaines de mes questions, malgré leur prudence, ont été reçues avec un malaise évident.

Pourtant, alors que j'observais depuis le Winter Garden le travail des grues sur le site du World Trade Center, mon regard a été attiré par une banderole, en apparence complètement banale.


"'Fall' into Fashion", dit le slogan du grand magasin d'aubaines Century 21. Le jeu de mot avec la saison est tout aussi évident qu'il était facile. Le message est limpide, après tout. Sauf que. Sauf que comment ne pas penser aux "falling men", ces hommes et ces femmes qui sont tombés des tours le matin du 11 septembre? Après tout, la proximité du magasin avec le site ne peut être ignorée, puisque pour voir cette banderole, il faut être de l'autre côté de Ground Zero. Autrement dit, on ne peut voir la banderole sans voir du même coup l'espace laissé vide par la disparition du complexe du World Trade Center.

Que dit cette proximité? Elle dit, simplement, que le temps a passé. Que si, pendant longtemps, il a été impossible pour plusieurs Américains d'envisager le sort de ces êtres humains tombant des tours (sautaient-ils volontairement? ont-ils été poussés? était-ce un choix ou une nécessité qui les faisait se jeter dans le vide?), la sensibilité sémantique s'effrite, s'érode. Les mots reprennent un peu de leur sens, cessent de désigner l'espace béant.

Plus que la mise en forme graduelle du site, la progression de la construction de la Tour 1, c'est cela, cette banderole commerciale toute simple, qui me dit que, 8 ans plus tard, New York apprivoise l'événement.

mercredi 23 septembre 2009

Le rapport au réel dans la création contemporaine

En attendant de trouver les réponses à mes questions et de refaire le chemin jusqu'à mes personnages, je lance ce colloque:


LE RAPPORT AU RÉEL DANS LA CRÉATION CONTEMPORAINE

L’adversaire de Emmanuel Carrère a exploré en 2002 la figure du meurtrier ordinaire par le personnage de Jean-Claude Roman. Amélie Nothomb se met en scène depuis plusieurs années dans ses différents romans (qu’on pense à Stupeurs et tremblements, par exemple) et accentue cette mise en scène en plaçant systématiquement une photographie d'elle-même en page couverture. L’œuvre de Sophie Calle est, quant à elle, traversée par un brouillage constant des frontières entre le réel et la fiction, l’intime et le public. Nelly Arcand, Marie-Sissi Labrèche et Mélanie Gélinas ont chacune, à travers des personnages délibérément inspirés de leurs propres expériences, joué sur les frontières de l’autofiction. Si ce phénomène n’est pas nouveau, ce qui intrigue, toutefois, c’est la véhémence avec laquelle le rapport au réel dans les différentes œuvres est questionné. Depuis quelques années, la distinction entre les œuvres de fiction et les œuvres de non-fiction(pour reprendre le terme anglais) se révèle fragile. Une série de scandales impliquant de supposées autobiographies a ainsi secoué le monde littéraire (et médiatique) américain. A Million Little Pieces (James Frey, 2003), Love and Consequences (Margaret Seltzer, 2008), The Angel at the Fence (jamais publié) : chacune de ces autobiographies a été réfutée lorsqu’il fut découvert que les faits y avaient été soit « enjolivés », soit carrément inventés, et leurs auteurs ont été désavoués, pour ne pas dire conspués sur la place publique par des intervenants (pensons à Oprah Winfrey) insultés d’avoir cru en eux. Mais la question se pose : pourquoi, dans un premier temps, revendiquer pour une œuvre de fiction l’authentification de la réalité qui accompagne le terme « autobiographie »? Et pourquoi, dans un second temps, l’aveu d’une fictionnalisation d’événements choque-t-il tant?

Du dévoilement à l’expression, de l’exploitation à la reconstruction, l’écriture contemporaine semble ainsi se jouer des démarcations entre la fiction et la réalité, comme si elle était habitée par une nécessité de redéfinir son rapport au réel et, par le fait même, à la fiction. Est-ce à cause de l’envahissement médiatique qui rend de plus en plus difficile (pour ne pas dire impossible) de faire abstraction du spectacle du réel tel que présenté par les bulletins d’informations tant sur le web que sur les télévisions du monde? Le rapport à la création se retrouve-t-il parasité par les événements lorsque le réel, comme lors des attentats du 11 septembre, semble surpasser la fiction, et que la fiction cherche, de son côté, à prendre en charge le réel? Ou alors éprouvons-nous simplement le besoin, après les explorations formelles du vingtième siècle, de réinscrire le travail de création dans notre monde?

Ce colloque, souhaitant réunir autant des écrivains que des chercheurs en littérature, aura pour objectif de questionner l’inscription du réel dans la fiction contemporaine. Pourquoi le réel exerce-t-il une si grande attraction sur les auteurs actuels? Quel espace reste-t-il pour la fiction lorsque l’écrivain utilise un événement vécu, qu’il soit personnel ou historique, comme base ou trame de son œuvre? Comment les notions de fiction, de narration, de personnages et d’auteurs s’en retrouvent-elles modifiées? En confrontant les travaux des praticiens et des théoriciens, ce colloque tentera non pas de parvenir à une réponse définitive sur les modalités de l’inscription du réel mais plutôt d’arriver à un état de la fiction telle qu’elle se pratique en ce moment, avec tout ce que cet état a d’éphémère.

Les propositions de communication (250-300 mots) devront être soumises à l’adresse dulong.annie@uqam.ca avant le 23 octobre 2009. Veuillez indiquer vos coordonnées (nom, courriel, université d’attache, statut) sur votre proposition. Le colloque sera par la suite proposé aux organisateurs du colloque annuel de l’ACFAS, colloque qui aura lieu du 10 au 14 mai 2010 à l’Université de Montréal.

Comité organisateur :

Denise Brassard

Annie Dulong

vendredi 18 septembre 2009

Derrière les fenêtres

Est-ce un aveu, un acte de contrition, une boutade? Je me suis égarée. À trop vouloir préserver mes personnages de l'événement, j'ai oublié de l'écrire. J'ai accroché mes personnages au mur, dans l'espoir d'y voir plus clair. Ce n'est pas une mauvaise idée. Mais j'ai de plus en plus l'impression que ce qu'il me faudrait, c'est une tour, dans laquelle je mettrai mes personnages. Des fenêtres derrière lesquelles je pourrai tracer mes histoires, comme dans le Montreal Hypertext Hotel.
Reste que, malgré toutes les variantes possibles, mes personnages sont limités: ils sont soit au-dessus du point d'impact, soit en dessous. Soit dans la tour nord, soit dans la tour sud. Ils hésitent ou ils foncent. Ils peuvent s'en sortir, ou alors sont condamnés d'avance. Voilà pourquoi je me suis mise à tourner autour: m'en tenir à cette journée, à ces 102 minutes, m'a semblé soudainement trop difficile. Mais j'y reviens. Parce que c'est ainsi que je veux les écrire, eux, qui m'accompagnent depuis plusieurs mois. Peter, Éva, Bob, Maureen, Tilda, Donald. Au présent. Leur présent.